SANTO SUBITO   Vie de Jean Paul II

13 Mai 1981 L’ATTENTAT: Comme tous les mercredis après-midi, Jean-Paul II, debout dans une jeep ouverte à tous les vents, fait le tour de la splendide place Saint-Pierre. Il bénit l’immense foule des pèlerins à son passage, avant de donner une audience générale sur la place même. Des parents lui tendent leurs petits enfants. Il prend un bébé qu’il embrasse affectueusement avant de le rendre à sa maman. Il est 13 h 13; la jeep se dirige du côté des portesde bronze, vers le Sagrado, d’où il va s’adresser à la foule.
Soudain une nuée de pigeons s’envole, effrayés. Deux détonations viennent de déchirer l’air. À proximité de la jeep, les pèlerins, massés derrière des barrières de bois, voient avec horreur le Pape s’effondrer dans les bras du prêtre qui se tient en retrait à ses côtés, des portes de bronze, vers le Sagrado, d’où il va s’adresser à la foule.
Tandis que la foule est comme pétrifiée, la jeep fonce vers l’ambulance la plus proche. Sirènes hurlantes, on transporte le blessé à la polyclinique Gemelli, à six kilomètres. Arrivé à l’hôpital, le Pape, qui a dit de courtes prières pendant le trajet, perd connaissance. Un premier examen hâtif conclut que l’état du blessé est désespéré ; la tension est en chute libre, le pouls à peine perceptible.
Sur la via Aurelia, le chirurgien Francesco Crucitti apprend la nouvelle tragique. Il roule à tombeau ouvert à travers la ville, plusieurs fois à contresens. Arrivé à bout de souffle au 10e étage de la polyclinique, il se prépare en toute hâte à l’opération. Dans la salle, les médecins sont en train d’anesthésier la victime.
Le chirurgien fait une incision, le sang emplit l’abdomen. On en retire trois litres pour pouvoir localiser l’origine de l’hémorragie : le côlon est perforé, l’intestin grêle taillé en morceaux. Entre-temps, les perfusions ont fait remonter lentement la tension. Le pouls redevient perceptible.
L’opération se poursuit pendant cinq longues heures. On retranche cinquante centimètres d’intestin.
Qui a tiré et pourquoi ?
   Entre-temps, sur la place Saint-Pierre, l’auteur de l’attentat est en train d’être lynché par la foule emportée par son indignation. La police a toutes les peines du monde à l’extraire de là.
Il s’agit d’un Turc, Mehmet Ali Agca. Un fanatique islamiste. Un an et demi auparavant, après son évasion d’une prison turque, il avait clamé haut et fort qu’il tuerait le Pape au nom de l’islam. Un journaliste dévoile la conspiration dans son journal, Agca le tue froidement.
Ce 13 mai, noyé dans la foule, derrière une barrière où doit passer le véhicule papal, le terroriste caresse l’acier froid de son pistolet semi-automatique dans une poche intérieure. À l’instant où Jean-Paul II passe devant lui, Mehmet Ali Agca fait feu par deux fois…
Pourquoi ? Au cours de ses nombreux interrogatoires, Agca s’est enferré dans des contradictions, sans doute volontaires : « J’ai agi seul, au nom de l’islam… J’ai agi pour le compte d’une société secrète… » On a évoqué les services secrets soviétiques, qui auraient téléguidé le criminel par agents bulgares interposés ; supposition crédible, mais sans la moindre preuve. Les motifs de l'attentat restent enveloppés de mystère. Le 22 juillet 1981, Mehmet Ali Agca a été condamné par une cour d'assises spéciale à la réclusion à vie.
Le 27 décembre de la même année, le Pape rend visite au terroriste à la prison romaine où il est détenu. Jean-Paul II lui redit de vive voix qu'il lui a pardonné de tout cœur. Il l'embrasse et lui donne une médaille de Fatima. Mehmet Ali lui demande pardon et lui dévoile les vrais motifs de son acte criminel. Interrogé à la sortie de la prison, le Pape répond : « C'est un secret entre lui et moi. » Déjà à la polyclinique Gemelli, le 18 mai, au moment de l’Angélus, il a déclaré : « Je prie pour le frère qui a tiré sur moi ; je lui ai sincèrement pardonné. » Des paroles qui renvoient l’écho de celles que Jésus a prononcées sur la Croix…

Succès de l’opération
   Tard dans la soirée du 13 mai, un communiqué peu rassurant annonce que l’intervention chirurgicale, qui a duré cinq heures et vingt minutes, est achevée. La place Saint-Pierre est encore noire de monde en attente des premières nouvelles. Second bulletin le lendemain, à 12 h 45. Les fidèles poussent un soupir de soulagement : l’opération s’est parfaitement déroulée, le patient se trouve dans un état satisfaisant. Revenue sur la place, la foule qui n’a cessé de prier le rosaire se disperse.
Dans le monde, l’attentat a bouleversé croyants et incroyants. Les télégrammes affluent par milliers. Un groupe de spécialistes venus d’Europe et des États-Unis suit l’évolution de l’état du blessé. Parmi eux, le professeur Turowski, de l’université Copernic de Cracovie, vieux compagnon de kayak du temps où Jean-Paul II vivait en Pologne ; il restera trois mois auprès de son ami.
« Une main a tiré ; une autre a guidé le projectile », constatera plus tard le Pape. La balle du tireur d’élite qu’est Agca est passée à quelques millimètres de l’aorte. Si l’artère avait été touchée, le Pape serait mort avant l’arrivée à la clinique.
Treize mai : anniversaire de la première apparition, en 1917, de la Vierge Marie à Fatima, au Portugal. Intensément marial, Jean-Paul II est persuadé que « la main (qui) a guidé » la balle est celle de Marie.
Dès le dimanche 17 mai, le Pape adresse un message enregistré à la foule des pèlerins rassemblés place Saint-Pierre : « Je me sens très proche des deux personnes blessées en même temps que moi. Je prie pour le frère qui a tiré sur moi, en lui pardonnant sincèrement. Uni au Christ, prêtre et victime, j’offre mes souffrances pour l’Église et pour le monde. À toi, Marie, je redis : Totus tuus ego sum (Je suis entièrement à toi). »
Que penser des réactions et des premières paroles de cet homme victime d’un attentat dicté par la haine ? C’est un être tout entier tourné vers les autres, sans distinction aucune. Il appelle « frère » un musulman qui a tenté de le tuer. Karol Wojtyla est un frère universel ; son destin l’a porté dans une fonction où il exerce une paternité universelle, reflet de celle du Père des Cieux « dont vient toute paternité, au Ciel et sur terre » (Ephésiens 3, 15). Plus il avance dans sa vie de prêtre, d’évêque, de Pape, plus il cherche, de toute évidence, à ressembler au Christ Jésus qui implore ses disciples : « Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur » (Matthieu 11, 29).

Vers la guérison
Le 18 mai, le Pape sort de la salle de réanimation à 13 h 30. Il est encore nourri par voie intraveineuse. Une complication imprévue n’est pas à écarter. Le
20 mai, il prend son premier repas depuis celui qu’il a pris, le 13 mai à midi, avec le professeur Jérôme Lejeune. Le 23 mai, l’équipe médicale publie le communiqué tant attendu : la vie du Pape n’est plus en danger. Malgré la persistance d’une fièvre qui déconcerte les médecins, la récupération progresse visiblement, aidée en cela par l’extraordinaire volonté du blessé qui lutte pour devenir « le sujet de son mal » au lieu d’être « l’objet du traitement ».
Le 25 mai, il a une dernière conversation téléphonique avec le cardinal Wyszynski, primat de Pologne. La voix haletante, le cardinal mourant demande au Pape de le bénir. Trois jours plus tard il meurt ; c’est lui qui avait prédit à Jean-Paul II nouvellement élu, en 1978, qu’il ferait « entrer l’Église dans le 3e millénaire ». Comme pour accompagner son ami dans ses dernières souffrances, le Pape lui-même est pris, le 27 mai, de difficultés respiratoires et de douleurs dans la poitrine, en plus de la fièvre persistante. L’état s’améliore heureusement les jours suivants. Le 3 juin, Jean-Paul II quitte la clinique ; il rentre au palais apostolique.
Qui donc est cet homme qui a eu un comportement si exceptionnel dans des circonstances dramatiques ? D’où venait-il ? Quel a été l'itinéraire qui l’a mené à Rome ? Et à ce 13 mai 1981 ?


PREMIÈRE PARTIE (1920-1958)
LES FEUX DE L’ESPRIT

CHAPITRE 1 :
UNE JEUNESSE BRILLANTE ET DOULOUREUSE

Karol Wojtyla naît le 18 mai 1920 à Wadowice, petite ville de garnison à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Cracovie. Il est le troisième enfant de la famille. Edmond, né en 1906, a quatorze ans quand naît son petit frère. Olga, née en 1914, est morte peu après sa naissance, victime d’une maladie restée mystérieuse.
Le père, Karol, est lieutenant dans la jeune armée polonaise ; il travaille dans l’intendance. Un homme droit, réfléchi, très pieux. Il a quarante et un ans quand naît Karol.
Emilia, la maman, est calme, rayonnante, pieuse comme son mari ; elle est tout adonnée à sa famille dont elle fait le bonheur. Elle a trente-six ans à la naissance de son troisième enfant. Fille d’un sellier, elle est elle-même la cinquième d’une fratrie de neuf enfants.

     Wadowice, Pologne - 31 décembre 1920,
 Karol à l'âge de 6 mois avec sa mère Emilia et le 18 mai 1921,

portrait de Karol le jour de son premier anniversaire.  Wojtek Laski/Sipa Press
 Les photos de ce diaporama sont tirées du livre "Jean-Paul ll, les images d'une vie" publié en octobre 2005.
 

Le 20 juin 1920, l’enfant est baptisé par le Père Franciszek Zak, aumônier militaire, dans la belle église Renaissance située en face de la maison habitée par les Wojtyla. L’église est consacrée à Notre-Dame. Un signe. L’enfant reçoit les prénoms Karol et Joseph.

Lutte pour la survie
À la naissance de Karol, la jeune République polonaise est engagée dans une bataille pour sa survie, contre les armées de la révolution bolchevique menées par Trotski. Elles visent l’occupation de la Pologne ; cela leur permettrait de parvenir à la frontière allemande. Trotski, théoricien de la révolution mondiale et chef des armées, est persuadé que l’Allemagne défaite est mûre pour la révolution.
À la tête du nouvel État polonais se trouve le maréchal Joseph Pilsudski, héros national qui a instauré la république au détriment de la vieille monarchie remontant à l’ère médiévale.
La situation devenant critique, Pilsudski lance un appel au secours au vieil allié occidental, la France. En 1917, celle-ci a créé une division polonaise qui s’est battue vaillamment contre l’armée allemande d’invasion de la France. De Paris, on envoie en Pologne, à la tête d’une délégation, le général Weygand, proche collaborateur du maréchal Foch en 1914-1918. Weygand va être un conseiller militaire très précieux du maréchal Pilsudski. C’est un stratège de grande classe.
Dès le 15 août, jour de l’Assomption, le miracle se produit. Les succès de l’armée bolchevique se sont succédé depuis le 12 juin. Le 4 août, l’armée bolchevique conquiert la Galicie, dans l’est de la Pologne. La voici en vue de Varsovie. À Moscou, l’ivresse révolutionnaire éclate. Dzerjinski, le sinistre chef de la police secrète - la Tcheka - est dans les faubourgs de Varsovie. À la conquête de l’Allemagne, on va « passer sur le cadavre de la Pologne »…
C’est sans compter le génie militaire de Weygand, épaulé par deux cents officiers français ! Le général français assigne à l’armée polonaise deux objectifs : tenir coûte que coûte Varsovie ; concentrer toutes les forces contre l’armée soviétique du Nord, celle qui menace la capitale, en négligeant celle du Sud.
L’intuition de Weygand est payante. Les troupes polonaises enfoncent le flanc de l’armée du général Toukhatchevski qui recule, en débandade. Au sud, l’armée soviétique menée par Staline, commissaire politique, conquiert Lvov. Staline désobéit au général Kamenev, commandant en chef, qui lui a donné l’ordre de marcher sur Varsovie. Staline sauve ainsi la Pologne. À son grand dam…
L’armée polonaise, commandée par le maréchal Pilsudski, aggrave la déroute des bolcheviques. Dans les premières lignes, les officiers français, « gants blancs, cravache à la main », orientent les combattants polonais. Parmi eux, un certain capitaine Charles de Gaulle. À Moscou, un concert de critiques acerbes, d’attaques et de lamentations monte dans le ciel estival.
La Pologne est sauvée. Le miracle s’est produit en la fête de l’Assomption. Marie est la reine de la Pologne. Karol commence sa vie avec cette bataille et sous ce signe…

Une fleur printanière meurtrie
« Lolek » - surnom affectueux donné à Karol par sa maman - pousse comme un champignon. L’enfant est doué d’une intelligence vive. Il saisit tout du premier coup. Sa foi déjà ardente est nourrie à l’église, au catéchisme, à la maison surtout. Le soir, la maman et lui méditent quelques versets de la Bible. Dans le salon, il y a un prie-dieu. À l’entrée de la maison, un bénitier. La famille se signe en entrant et en sortant. La vie de Jésus captive le petit garçon.



30 juin 1925 à Wadowice, Pologne - Portrait de Karol posant avec son père,
 lieutenant dans le 12ème régiment d'infanterie de Wadowice.
 © Viviane Rivière / Roger-Viollet


À partir de 1927, Lolek, qui a sept ans, est suivi étroitement par son père qui vient de prendre sa retraite. Karol Wojtyla est très fier de son fils cadet, un enfant modèle, sa première passion ; la seconde, c’est l’histoire de la Pologne.
Le bulletin de la première année scolaire de Lolek est brillant : « très bien » dans toutes les matières. Neuf « très bien » ! Polonais, mathématiques, histoire, religion, chant, dessin, gymnastique : tout indique un enfant exceptionnellement doué.
Le meilleur ami du petit Karol c’est Jerzy Kluger, fils d’un avocat influent, chef de la communauté juive de Wadowice. En été, ils s’ébattent dans la Slawa, un affluent peu profond de la Vistule ; en hiver, ils glissent et font du hockey sur la rivière gelée. Lolek et Jurek sont inséparables. Ils poussent tous deux comme les fleurs au printemps.
En 1929, le 13 avril, un malheur irréparable frappe la famille. Karol rentre de l’école en fin d’après-midi. Au moment où il va passer la porte, heureux d’embrasser sa maman alitée depuis quelques jours, une voisine l’aborde et lui annonce sans ménagement qu’elle est morte alors qu’on la transportait à l’hôpital. L’enfant t pétrifié, anéanti. La douleur le submerge. Il éclate en sanglots.
La maman a succombé à la maladie qui la tenaillait depuis l’enfance, une néphrite dont elle souffrait beaucoup et qui causait des vertiges de plus en plus fréquents. Rien ni personne ne remplacera auprès de l’enfant meurtri la présence douce, calme, attentionnée de sa maman. Pour son aîné, elle avait rêvé qu’il fut médecin. Il est sur le point de le devenir. Et dans son cœur, elle offrait son cadet au Seigneur. Que Lolek soit un jour prêtre…
Un mois plus tard, l’enfant, blessé au plus profond de son cœur, fait sa première communion. Au terme de sa troisième année scolaire, malgré son deuil, Karol est toujours premier de sa classe, le meilleur de 68 élèves. 

 L’arrachement le plus cruel oblige l’enfant, comme tout être humain, à s’accrocher à la vie ; celle-ci l’emporte envers et contre tout, surtout chez cet enfant débordant de vitalité et d’allant. Ses camarades, conquis par sa gentillesse et sa serviabilité, l’élisent délégué de classe. Le voici leur porte-parole auprès du directeur et des professeurs.
Le 18 mai 1930, Karol fête ses dix ans .
C’est dimanche. Il va jouer au hockey, où il excelle. L’hiver dernier, il est rentré un soir, le visage en sang. Un camarade lui avait donné, par inadvertance, un coup de crosse en pleine figure. L’arcade sourcilière était fendue.
Le 27 juin, examen d’entrée dans le secondaire. Il y a quelques jours, son grand frère Edmond a passé avec succès l’épreuve du doctorat de médecine. Il est nommé à l’hôpital pour enfants de Cracovie. Le premier rêve de la maman se réalise. Karol réussit à son tour. Il est admis au lycée d’État ; son père n’a pas les ressources pour lui payer les droits scolaires d’un collège religieux.
Le père est inconsolable de la perte de son épouse. Quand il se réveille la nuit, Lolek voit souvent son papa à genoux, abîmé dans la prière. L’enfant le divertit en jouant avec lui au football dans l’appartement en enfilade. La balle est en chiffon.

 

Cracovie, Pologne - 30 juin 1932, portrait de Karol à l'âge de douze ans.

© Viviane Rivière / Roger-Viollet

CHAPITRE 2 :
LE LYCÉEN

À la rentrée de l’automne 1930, le lycéen revêt l’uniforme du lycée de garçons Marcin Wadowita, un célèbre théologien né à Wadowice en 1567, qui a légué sa fortune à sa ville natale pour qu’elle construise une école et un hôpital.
Karol va passer huit ans, jusqu’au baccalauréat, dans ce lycée au règlement quasi militaire hérité de l’empire austro-hongrois. Réveillé à 6 heures du matin par son père, que l'on continue à appeler le capitaine Wojtyla, Karol s’habitue à la rigueur. Il prend rapidement le petit-déjeuner pour ne pas manquer la messe avant de se rendre au lycée. Sur le fronton du lycée sont inscrits deux vers de Tibulle, poète latin ; ils évoquent la propreté intérieure et extérieure, au moment d’en franchir le seuil. Le lycée pratique le mi-temps pédagogique. Les classes commencent à 8 heures et s’achèvent au début de l’après-midi. Pour se défouler, Karol tape alors du ballon contre le mur de l’église, au déplaisir du curé, agacé par le bruit. Puis il fait ses devoirs à la maison. Le soir, toujours en uniforme, obligatoirement porté en permanence par les lycéens, il va se promener, main dans la main, avec son père dont il est très proche, surtout depuis le décès de sa maman. Le père, âgé maintenant de cinquante-deux ans, entretient son enfant de l’histoire de la Pologne ; il lui communique sa sagesse, mûrie à l’ombre de la douleur intime.
À onze ans, Karol revêt pour la première fois l’aube rouge et le surplis blanc du servant de messe.
Là aussi, c’est le servant modèle, il sert parfois plusieurs messes le même jour.

    On le voit souvent en prière dans la chapelle latérale dédiée à Notre-Dame du Perpétuel Secours. Attiré par le sacré, dont il a déjà approfondi le sens, il goûte intensément la liturgie, aussi longue soit-elle. Il aime également visiter le couvent des carmes, sur la hauteur boisée de Wadowice. L’abbé, surpris de trouver souvent un si jeune garçon à la chapelle, lui remet un jour un scapulaire. Karol le revêt ; il ne le quittera plus. Cet élève brillant en classe et exceptionnellement pieux, vers quelle mission s’oriente-t-il ? Ou mieux, est-il orienté par une main invisible ?
C’est alors qu’un deuil, presque aussi cruel que la perte de sa maman, frappe Karol à nouveau. Il a douze ans et demi. Le docteur Edmond Wojtyla, vingt-six ans, brillant praticien de l’hôpital de Bielsko-Biala, soigne une jeune femme atteinte de scarlatine ; le médecin contracte la maladie infectieuse. En quatre jours passés dans d’atroces souffrances, il meurt de complications pulmonaires. À Wadowice, Karol est terrassé une nouvelle fois par la douleur. En moins de trois ans, il a perdu deux des êtres qui lui étaient les plus chers au monde, et qu’il admirait tant. Le voici seul avec son père.
À une voisine l’enfant murmure : « C’est la volonté de Dieu. » Le père et l’unique fils qui lui reste s’abîment dans leur douleur, tant au cimetière qu’à la maison. Intérieurement, l’enfant mûrit vite à travers ces implacables épreuves. Par deux fois, il vient de côtoyer la mort. Il sait d’expérience ce que signifie, pour l’être humain, l’épreuve la plus cruelle qui puisse le frapper. Les liens déjà étroits entre Karol et son père se resserrent encore.

Rêves d’un adolescent romantique
Une fois de plus, la vie reprend le dessus. Les deuils subis ont hâté prématurément l’entrée de l’enfant dans l’adolescence, l’âge des fermentations intérieures nourries par la marée hormonale qui submerge l’organisme ; l’âge des grandes envolées de l’imagination.
Chez Karol, celle-ci le porte vers les horizons lointains ; horizons géographiques et horizons de l’âme…
En cette année 1933, le 15 mars, l’Espagne célèbre le 440e anniversaire du retour à Palos, sur la côte sud-est du pays, du plus célèbre aventurier de l’histoire, Christophe Colomb, le découvreur du continent sauvage qui dominera le monde cinq siècles plus tard. Karol se plonge dans l’histoire à laquelle son père l’a sensibilisé. Son imagination d’adolescent pare le nouveau monde d’étranges beautés ; elle le pousse plus loin, toujours plus loin : « Plus tard, dit-il, je ferai le tour du monde. » Il le fera, et de la plus inattendue des manières.
Horizons du monde. Horizons de l’âme. Le lycéen, qui continue à rafler tous les prix, tient cependant fermement le mors de son Pégase, le cheval ailé qui emporte si souvent les adolescents dans des excès fâcheux. Au lycée, il crée le Club des abstinents, pour faire pièce au Club des « noceurs » qui vient d’y être fondé. Les membres de son club s’engagent à s’abstenir de tabac et d’alcool. Il reste fidèle à ses fonctions d’enfant de chœur, au point qu’il est porté à la présidence du cercle des enfants de chœur.
Et voici que les horizons de l’âme se parent d’ailes ; elle s’envole vers le lieu où se déploient les rêves les plus dramatiques ou heureux, les plus fous et osés : le théâtre et la poésie. Karol fréquente un cercle de jeunes qui ont créé une sorte de salon littéraire. On y déclame les poèmes des poètes polonais les plus illustres, surtout les romantiques du XIXe siècle. Un jour, l’un des membres du cercle poétique y lit l’étrange poème de Juliusz Slowacki, exilé en France où il est mort en 1849 ; un poème prophétique :
Quand les dangers s’accumulent,
Le Dieu Tout-Puissant
Tire sur la corde d’une grande cloche.
Et voici qu’il offre le trône
À un nouveau Pape, un Slave…
Poésie et théâtre, les amours nouvelles de l’adolescent. À seize ans, il tient l’un des deux rôles principaux d’une comédie intitulée Les Vœux des jeunes filles, d’Alexander Fredro. Il y est l’amoureux d’Aniela, rôle tenu par Halina, une lycéenne de Wadowice. Succès complet avec « des tonnes de rire » ! La troupe entreprend une tournée.
Le triomphe fait germer dans l’esprit des deux adolescents un sacré rêve : « Pourquoi ne pas consacrer ma vie au théâtre ? » La réponse du père de Karol et de celui d’Halina, l’amoureuse du théâtre, est catégorique et irrévocable : c’est non !
À cette époque, Karol échappe à un étrange accident. Un camarade éméché de treize ans, fils d’un restaurateur, brandit un revolver dérobé à son père, alors que Karol passe juste par là. Le petit chenapan hurle : « Haut les mains ou je tire. » Karol sourit. Une balle siffle à ses oreilles. Le jeune Boguslaw a oublié de mettre le cran de sûreté. Bien plus tard, un authentique assassin ne manquera pas sa cible.
Horizon de l’âme aussi : sa ferveur mariale. Il fait partie, bien entendu, de la Confrérie de Marie, à Wadowice ; il y adhère à quinze ans. Six mois plus tard, les 70 lycéens qui en font partie le portent à la présidence de cette confrérie. La perte de sa maman a renforcé dans son cœur l’amour d’une autre maman, celle de Jésus que le Crucifié, juste avant de mourir, a constituée Mère universelle de tous ceux qui veulent bien l’accueillir chez eux. L’amour que Karol porte à la Vierge Marie est total ; son père le partage entièrement. Comme l’apôtre Jean, ils prennent Marie chez eux. Sous la présidence de Karol, la confrérie mariale passe de 70 membres à 97 en un an.
Dix-sept ans, l’âge des grandes interrogations, des percées de l’esprit dans des terres nouvelles. Il est Créon, roi de Thèbes, dans Antigone de Sophocle, l’une des tragédies les plus horribles de l’histoire mythique de l’esprit humain ; celui-ci soulève là le voile mystérieux du destin.
Et Karol est interpellé par l’idéologie terrifiante du puissant voisin de la Pologne, l’Union soviétique, à laquelle il aura la singulière mission de se mesurer, quand sa destinée l’aura catapulté sur les devants de la scène mondiale. À Wadowice, il se penche longuement sur Le Capital, de Karl Marx, qu’il lit en allemand, une langue qu’il maîtrise bien. Il est là au cœur de la pensée qui submergera et saccagera le XXe siècle.
Justement, en cette année 1937 où il fête son 17e anniversaire, Karol, qui est à l’écoute de la voix de Rome, apprend que Pie XI publie une encyclique, Divini Redemptoris, où il présente le communisme issu du marxisme-léninisme comme une idéologie « intrinsèquement perverse ». Quatre jours auparavant, le 14 mars 1937, le Pape s’est attaqué au nazisme dans son encyclique Mit brennender Sorge - avec une brûlante inquiétude - ; il y fustige « l’idolâtrie » de la race, du peuple ou de l’État qui « renverse et fausse l’ordre des choses créé et ordonné par Dieu ». Huit mois plus tard, le gouvernement polonais, poussé par des considérations géostratégiques, conclut un traité d’amitié avec l’Allemagne hitlérienne. Traité illusoire. Moins de deux ans plus tard, le pays sera terrassé par le monstre nazi et rayée de la carte pour longtemps.
Karol, toujours brillant en classe, avec le « très bien » traditionnel dans toutes les matières, se retrouve souvent sur le « chemin de l’Amour », derrière le couvent des carmes, sur la hauteur boisée dominant Wadowice. Les jeunes amoureux y nouent plus fortement les sentiments de tendresse qui les unissent. Karol lui, est seul. Il prie et médite. Pourtant, plus d’une lycéenne porte un regard interrogateur sur ce beau jeune homme solitaire, acteur merveilleux et convaincant au théâtre. De jeunes cœurs féminins battent plus vite à son évocation… Dans le cœur de Karol, un appel venu d'ailleurs se fait entendre, encore lointain, faiblement.

CHAPITRE 3 :
DE L’UNIVERSITÉ A LA CLANDESTINITÉ

En avril 1938, Karol passe le baccalauréat. Pendant l’épreuve de latin, il fait une entorse à un principe inviolable. Derrière lui, son ami juif Jurek, faible en latin. Karol place sa traduction de côté, de telle sorte qu’on puisse la voir de l’arrière. Jurek ne se prive pas de copier hâtivement ! À la sortie, il remercie son ami ; celui-ci sourit.
Il est, bien entendu, reçu avec la mention « très bien » dans toutes les matières. Le soir de la proclamation des résultats, comme tous les reçus, il va danser dans l’élégant cercle des fonctionnaires d’État.

On jase en le voyant danser un slow avec Halina, sa partenaire au théâtre …
Le diplôme secondaire en poche, vers quelles études supérieures va-t-il s’orienter ? Il choisit la philologie, la science des langues. C’est à l’université Jagellon de Cracovie qu’il va étudier. Son père quitte lui aussi Wadowice, pour rejoindre son fils à Cracovie. Ils habitent pratiquement en sous-sol, dans une villa appartenant à l’oncle et aux tantes maternelles de Karol.
Le nouvel étudiant est impressionné par la prestigieuse université, créée en 1364, qui porte le nom de la dynastie des rois Jagellon ; ceux-ci régnèrent en Pologne de 1386 à 1572. Copernic y avait fait ses études de 1491 à 1495.
Karol déroute les étudiants. Il refuse de participer à leurs virées nocturnes ; la bonté et la douceur éclatent dans son regard. Comme toujours, il excelle aux cours ; il y présente des exposés fouillés et clairs, tel celui qui a porté sur « Madame de Staël, théoricienne du romantisme ». L’étymologie des mots et la phonétique le passionnent. Il fréquente un cercle de poésie où il déclame ses propres poèmes. Halina, elle aussi étudiante en philologie, lui trouve « une très belle voix ainsi qu’une articulation impeccable ». Le jeune poète est habillé pauvrement ; la pension de son père est tellement maigre !
La passion du théâtre ne le lâche pourtant pas. Il fait partie de la confrérie du théâtre de Cracovie, « Studio 39 » ; il tient un rôle dans une comédie musicale. Mais le cœur n’y est plus tout à fait. Karol partage l’inquiétude des gens raisonnables qui se tiennent à l’écart des passions aveugles, destructrices.

Les vieux démons se réveillent
Depuis la mort du maréchal Pilsudski, en 1935, nombre de Polonais sont retournés aux vieux démons qui hantent le pays. La chasse aux Juifs dans l’Allemagne nazie a provoqué des échos inquiétants chez le voisin polonais. Des éléments antisémites se sont pris à lancer des appels au boycott des magasins et entreprises appartenant à des Juifs. Une persécution larvée, insidieuse, se déclenche, même à l’université. C’est ainsi qu’en 1938 une étudiante en médecine de Wadowice, Ginka Beer, est expulsée de l’université Jagellon. Une intuition divinatoire pousse Ginka à partir en Palestine. Karol et Jurek l’accompagnent à la gare.
Un soir de cette année 1938, une bande de jeunes brise les vitrines de magasins juifs à Wadowice. Karol est atterré. Le lendemain, il est consolé par les paroles du professeur d’histoire condamnant ces actes antipolonais et antichrétiens. Il rappelle l’expression fameuse du manifeste de 1848 du grand poète Adam Mickiewicz qui appelait les Juifs « nos frères aînés dans la foi ».
Cet été-là, Karol accomplit le service national. Il est envoyé à Zubrzyca Gorna, sur le chantier de construction d’une route. En réalité, il y passe le plus clair de son temps à la corvée de patates !
De retour à Cracovie, le temps de l’étudiant est absorbé par le programme chargé et la préparation des examens. Son domicile est à une vingtaine de minutes à pied de l’université. Il quitte l’appartement humide en sous-sol du 10, rue Tyniecka, traverse le pont enjambant la rivière et entre dans l’espace majestueux de l’Alma Mater. Quand il passe devant le grand auditorium, l’inscription, à l’entrée, lui indique un chemin de sagesse constamment violée : Plus ratio quam vis - Plutôt la raison que la force.
L’esprit pénétrant qui l’habite se plaît aux études austères de la philologie. Langue et langage reflètent la vocation divine de l’homme ; leurs structures complexes épousent les arcanes de l’âme. Karol s’y plaît au point de songer un instant à se consacrer à une carrière universitaire de linguiste. Dans sa soif d’explorer de nouvelles terres inconnues de l’esprit, il dépasse ses études de philologie. C’est ainsi qu’il se met à apprendre le français, il pourra de la sorte parcourir la riche littérature du pays cher à tout cœur polonais. Ses dons de polyglotte prennent racine ; il est vrai qu’il apprend avec beaucoup de facilité et qu’il possède une mémoire phénoménale.
L’année universitaire se terminant en juin, il passe avec brio ses examens de fin de première année en juin 1939. Le mois précédent il fait un pèlerinage à Czestochowa, où se trouve le fameux sanctuaire de la Vierge noire médiévale. Le mois de mai est celui de Marie ; la ferveur mariale de Karol est magnifiée par la douceur de cet hommage.

« Anéantir les forces armées polonaises »
Vient l’été 1939. Les cerveaux cancéreux des chefs nazis exsudent un poison diabolique. Hitler veut la guerre. Il l’aura, pour son triomphe et sa perte.
Le 15 juin, l’état-major général de la puissante armée nazie a soumis au Führer un plan d’invasion de la Pologne. Le but : « anéantir les forces armées polonaises ». Il y a peu Neville Chamberlain, Premier ministre anglais, est rentré de Munich. Arrivé à Londres, il s’écrie : « Peace for our time » - La paix pour notre époque. « L’époque » se comptera en semaines !
C’est la Pologne qu’Hitler projette de terrasser la première. Dès le mois de juin, il incorpore sept millions d’hommes. Ils seront remplacés dans les usines et les champs par les femmes et surtout par les millions de prisonniers escomptés, ainsi que par des travailleurs des pays déjà asservis ou en voie de l’être grâce à la guerre.
Le prétexte pour envahir la Pologne ? Hitler charge Himmler de s’occuper de ce détail. La mafia d’État s’ébranle. Elle monte l’opération « Himmler ». Reinhard Heydrich en est le chef. Celui-ci confie la mission secrète au SS Naujocks, un génie des machinations infectes. Deux ans auparavant, il avait monté le faux complot du maréchal soviétique Toukhatchevski contre Staline ; le maréchal sera fusillé. Naujocks est fier d’être chargé d’une mission capitale aux yeux du Führer, bien qu’il risque la mort en cas d’échec.

Face au monstre national-socialiste
Le 31 août 1939, 19 h 30 : habillé d’uniformes polonais, un commando nazi attaque la station de radio de Gleiwitz, petite ville allemande près de la frontière de Pologne ; il lance un message fustigeant Hitler comme fauteur de guerre… Le lendemain, la presse allemande vocifère contre les agresseurs polonais. À 5 h 45, ce 1er septembre, l’armée nazie se met en marche. L’agonie de la Pologne durera vingt-six jours.
Le 1er septembre 1939, Karol entre dans la cathédrale de Cracovie. C’est « le premier vendredi du mois », cher au cœur des catholiques pieux. Pendant la messe, les sirènes se mettent à hurler, suivies par l’explosion de bombes et les déflagrations des batteries antiaériennes. Au moment où les sirènes se sont déclenchées, Karol se confessait ; son guide spirituel est un saint prêtre, le Père Figlewicz.
Le 6 septembre Cracovie est conquise par la Wehrmacht. Karol et son père ont fui vers l’est dès le 1er septembre. Arrivés au fleuve Sau, à 180 km de Cracovie, ils apprennent que les armées soviétiques sont en train d’occuper l’Est polonais. Ils retournent dans leur ville. Hitler et Staline se sont ligués contre la Pologne.
La culture polonaise et le clergé catholique vont subir les plus atroces épreuves d'anéantissement de l’histoire. Trois mille six cent quarante-six prêtres vont être enfermés dans les camps de concentration allemands où ils sont maltraités par des tortionnaires sadiques. C’est ainsi que le Père Kowalski, de la paroisse de Karol à Debniki, sera noyé dans une fosse septique le 3 juillet 1942 ; il avait refusé de fouler aux pieds son chapelet. Deux mille six cent quarante-sept prêtres polonais mourront dans ces camps sur les 3 646 qui y seront enfermés. Deux cent trente-huit religieuses seront exécutées.

Ouvrier chez Solvay
En octobre, Karol commence sa deuxième année universitaire. Elle sera de courte durée. Le 6 novembre, le corps professoral est convoqué pour entendre une conférence d’un colonel SS. Les 184 professeurs qui se présentent sont arrêtés et expédiés dans le KZ de Sachsenhausen.
Décapiter l’élite, telle est la stratégie nazie.
Fermée, l’université se reconstituera clandestinement à partir de 1942. Pendant trois années, 136 professeurs risquèrent leur vie pour donner un enseignement, dans cinq facultés secrètes, à quelque 800 étudiants, dont Karol Wojtyla.
La population est affamée. On lui concède 800 calories, trop pour mourir, trop peu pour vivre. Pommes de terre, oignons et un peu de margarine sont l’ordinaire du vigoureux jeune homme à l’appétit dévorant. Karol est coursier d’un restaurant où il y a de maigres restes. Son temps libre ? Il dévore les livres, sciences, arts, poésie, tout y passe. Il approfondit - en hébreu ! - la Bible ; il progresse à grands pas en français. Il ne perd pas son temps en vaines lamentations.
En automne 1940, les nazis intensifient le recrutement de travailleurs. Karol n’y échappe pas ; il est envoyé comme ouvrier à l’usine chimique Solvay, à une trentaine de minutes à pied de son domicile. Il extrait des pierres à chaux dans une carrière. L’hiver 1940-1941 est particulièrement rigoureux. Karol travaille certains jours par - 30°, pelletant des pierres dans des wagons au fond de la mine à ciel ouvert, après avoir cassé des blocs de pierre à chaux. Karol se lie d’amitié avec un ouvrier artificier, Franciszek Labus, un homme pieux qui lui dit un jour : « Tu devrais te faire prêtre. Tu as une bonne voix et tu chantes bien. Ton avenir serait assuré. » C’est ainsi qu’il travaille de l’aube à l’après-midi pendant un an, pour un maigre salaire. Les nazis ont supprimé les pensions militaires.

Son travail est moins dur. Il doit transporter des seaux remplis de chaux accrochés à un joug autour de ses épaules. Il bénéficie d’un demi-litre de soupe et de quelques tranches de pain. Les ouvriers stupéfiés le voient parfois à genoux en pleine usine, il est abîmé dans la prière, sans le moindre faux respect humain. Il travaille souvent en équipe de nuit. À l’aube, au retour, il participe à la première messe du matin à la paroisse de Podgorze : « J’y puisais la force pour tenir le coup, au long des dures années d’occupation », dira-t-il plus tard. Pendant les temps morts à son travail, il lit et médite : Véritable dévotion à Marie, de Grignion de Montfort. Ses liens avec Marie se resserrent. Elle est l’être qui renvoie le reflet de son Fils, « Lumière du monde », le plus intensément, comme la lune reflète celle du soleil. Les ouvriers près de lui favorisent ces moments de réflexion de leur camarade de travail. Karol découvre aussi la vie solidaire du monde des travailleurs. Il les côtoie ainsi pendant quatre ans ; son estime pour eux date de cette expérience irremplaçable. Désormais, il considère que le travail est participation à la Création : « La grandeur du travail habite l’âme de l’homme », écrira-t-il plus tard dans un poème intitulé La Carrière. À ses yeux, l’ouvrier n’est pas un robotnik, comme on disait, il a une dignité qui transcende infiniment sa tâche à l’usine ou au chantier.

CHAPITRE 4 :
DU DERNIER DEUIL AU CHOIX IRRÉVOCABLE

Karol est rentré chez lui, ce 18 février 1941, inquiet, comme toujours depuis le début de l’hiver. Son père décline visiblement. Comment va-t-il le trouver ce soir ? En poussant la porte de leur sombre petit appartement, il découvre son père étendu sans vie sur le lit. Le fils s’effondre en larmes. Il reste quatre jours et quatre nuits en prière devant la dépouille. Le 22 février, le père est enterré ; il a soixante et un ans.

Un apôtre laïc
Ce dernier grand deuil accélère sa quête spirituelle. Depuis une dizaine de mois, il fait partie d’un groupe de prière, le « Rosaire vivant ». Quinze personnes priant chacune, chaque jour, une dizaine d’Ave de l’un des quinze mystères du rosaire. Le mouvement du Rosaire vivant a été fondé par un homme bien singulier, un comptable devenu tailleur pour pouvoir prier mieux et plus longuement. Jan Tyranowski a eu l’illumination de la foi en 1935, à l’écoute d’un sermon montrant que le chemin de la sainteté est tout simple et à la portée de tout homme. Jan a abordé Karol à la sortie de la messe et n’a pas eu de peine à le convaincre de rejoindre les premiers membres. C’était en 1940. À la mort du père de Karol, ce mouvement marial de sanctification compte une quarantaine de jeunes. Jan, l’apôtre laïc, exerce une profonde influence sur Karol par son don de « façonner les âmes ». Il lui fait découvrir l’œuvre mystique de saint Jean de la Croix.
Certes, le théâtre n’a pas déserté sa vie. Après la mort de son père il a hébergé des fugitifs recherchés par les nazis, Wieczyslaw Cortarczyk et son épouse ; le jeune mari est un ancien de la troupe théâtrale de Wadowice. Ensemble ils vont créer une troupe clandestine qu’ils appellent le « Théâtre rhapsodique », qu’ils vouent à la grande poésie. Halina en fait partie. En novembre 1941, Karol joue le rôle principal d’une pièce intitulée Le Roi esprit ; il y décide l’assassinat d’un évêque. Cependant l’activité théâtrale est d’autant plus faible que les
représentations sont clandestines, d’un appartement à l’autre.
.
L’ouvrier Karol Wojtyla va passer d’une clandestinité à une autre, infiniment plus cruciale et essentielle. La petite lueur scintillant au fond de son cœur depuis de longs mois éclate comme un grand soleil au début de l’automne 1942. Il renonce au théâtre et à la philologie. Sa décision est prise : il sera prêtre. Il se rend à l’archevêché pour solliciter son admission au séminaire.
C’est au carmel qu’il voulait d’abord réaliser son nouveau rêve. Un ami, Tadeusz Kudlinski, le persuade qu’il est appelé à être levain dans la pâte humaine au grand large. Ses dons naturels : une forte « présence » et son talent au théâtre doivent l’y inviter.
Il prend contact avec le recteur du séminaire de Cracovie. D’un commun accord, il est décidé qu’il continuera à travailler à l’usine Solvay et qu’il suivra clandestinement les cours du séminaire. Il ressent de plus en plus distinctement qu’il a été choisi par le Seigneur.

Résistant et séminariste clandestin
L’usine et le théâtre et, à partir de l’automne 1942, le grand séminaire n’occupent pas tout l’espace intérieur et extérieur de Karol. Il fait également partie de la branche culturelle d’un vaste mouvement de résistance, l’UNIA - Union -, qui prépare la Pologne d’après-guerre. Ses principes politiques sont ceux du christianisme social tels le soutien de la famille, la subsidiarité, la primauté de la personne quelle qu’elle soit, son éminente dignité émanant de sa création à l’image de Dieu ; la personne se soumettant au bien commun par éducation et conviction.
L’UNIA, dont la branche militaire comptera jusqu’à 20 000 membres, s’active aussi à sauver les Juifs, en établissant une cinquantaine de milliers de fausses cartes d’identité et en cachant quelque 2 500 enfants.
La vie du séminariste clandestin n’est pas sans danger. La clandestinité s’est imposée en raison de l’interdiction par les nazis d’admettre de nouveaux séminaristes. C’est ainsi que lors d’une descente de la police cinq étudiants ont été arrêtés, plusieurs fusillés sur-le-champ et le reste envoyé à Auschwitz. Les séminaristes, tenus au secret quant à leur état, étudient chacun de son côté ; leurs connaissances sont contrôlées par des professeurs chaque fois que, de loin en loin, l’un ou l’autre se présente à l’examen oral.
Karol étudie non seulement le soir, mais aussi aux temps morts, à l’usine. Ses livres de philosophie et de métaphysique sont éclaboussés de taches de chaux liquide. Quant à la Pologne, elle continue à subir le martyre. Le 15 avril 1943 est découvert l’immense charnier de Katyn où sont enfouis 4 131 corps d’officiers de l’armée polonaise. Les nazis sont accusés. L’histoire dévoilera les auteurs de ce massacre : les Soviétiques, sur ordre de Staline.
L’année 1944 sera encore plus tragique. D’abord pour Karol. Le 29 février, en revenant le soir de l’usine, il est renversé par un camion allemand. Le chauffeur prend la fuite. On transporte le blessé inanimé à l’hôpital. La tête est ensanglantée ; il est atteint d’une commotion cérébrale. À la sortie de l’hôpital, il passe sa convalescence chez un vieux couple dont il aime l’épouse comme si c’était sa grand-mère. Pour lui, ce temps équivaut à une retraite spirituelle.
Le 6 août, il échappe à la déportation. Ce « dimanche noir », les nazis arrêtent plus de 7 000 jeunes gens susceptibles de rejoindre les forces de résistance. Karol figure sur la liste des hommes à arrêter. La police nazie fait une descente dans sa maison. Elle ne fouille pas le sous-sol où habite le séminariste clandestin. Karol y est justement en train de prier. Quand la police quitte la villa, un miracle s’est produit… À partir de ce moment, l’archevêque, Monseigneur Sapieha, le cache dans le vaste bâtiment du grand séminaire. Il obtient, en outre, que l’usine Solvay raie Karol des registres pour éviter qu’il soit porté absent. Pendant cette période, où il recevra les premiers ordres mineurs, il passe un mois dans une paroisse proche de Cracovie pour se former à l’apostolat paroissial.

Adam Stefan Sapieha,      
l’archevêque de Cracovie, ancien secrétaire de saint Pie X, descendait d’une vieille famille princière. Petit de taille, il avait une volonté
de fer.
 Il demande aux curés d’établir des certificats de baptême aux Juifs pour les soustraire à la déportation.
 En créant le séminaire clandestin, il risquait sa vie. L’horaire du singulier séminaire, dont tout membre est exposé jour et nuit à un
danger mortel, est aussi rigoureux que celui d’un séminaire ordinaire. On y mène une existence spartiate.

À la fin de 1944, Karol reçoit les deux ordres mineurs, en attendant d’être ordonné diacre et prêtre après une guerre cruelle qui tend à son terme. Tous espèrent un avenir moins sombre, bien que le sort réservé à la révolte de Varsovie, déclenchée à la fin de juillet et écrasée après soixante-trois jours de combats, ait été de mauvais augure. Hitler a ordonné le massacre et Staline a stoppé ses armées aux approches de Varsovie pour laisser aux nazis le temps de parfaire leur sinistre besogne. Celle-ci se solde par 200 000 morts parmi les habitants et 25 000 parmi les insurgés.
Les craintes ne sont pas vaines : l’horreur nazie, longue de cinq terribles années, va être relayée par le cauchemar soviétique qui, lui, s’éternisera pendant un demi-siècle. Si le nazisme n’a réussi qu’à fortifier l’unité des Polonais, Staline et ses valets locaux parviendront à entamer cette unité sacrée et à lui infliger une blessure qui n’est pas près de se refermer.

CHAPITRE 5 :
ÉTUDIANT A L’ANGELICUM A ROME

À Yalta, en Crimée, a lieu, du 4 au 11 février 1945, une conférence au cours de laquelle le sort de la Pologne a été scellé. Elle réunit Roosevelt, proche de sa mort,
Churchill, mal inspiré,             
Staline, enflé d’orgueil par les victoires successives de ses armées. Le trio disparate décide que l’Europe de l’Est sera intégrée dans la zone d’influence soviétique. La Pologne sera amputée de 173 000 km2 à l’est au profit de l’URSS et élargie de 97 000 km2 à l’ouest, au détriment de l’Allemagne. Son nouveau régime ? Une république populaire soumise à Staline ; en 1938, celui-ci avait purgé le parti communiste polonais en liquidant 5 000 de ses membres réfugiés en Union Soviétique.
À Yalta Staline triomphe. Roosevelt et Churchill capitulent. Un non catégorique de leur part eût sauvé l’Europe de l’Est ; elle sera enchaînée par l’URSS pendant un demi-siècle.
La guerre terminée, le séminaire de Cracovie fonctionne au grand jour.

À l’automne 1945, Karol commence sa quatrième année de théologie.
.Il se met à l’espagnol pour lire saint Jean de la Croix dans le texte. Le rêve du carmel ne l’a pas abandonné. S’en ouvrant à son archevêque, nommé cardinal en 1946, il essuie un refus net. Il vit pauvrement, au point qu’on lui offre un pull-over neuf ; il le donne à un mendiant venu pour le rencontrer au séminaire.
Au début de l’été 1946 il passe, comme toujours brillamment, ses derniers examens de théologie. Le cardinal accélère les ordinations au sous-diaconat et au diaconat ; il a un plan : envoyer Karol à Rome pour qu'il y passe la licence et le doctorat. Le 1er novembre 1946, Karol Wojtyla est ordonné prêtre dans la chapelle privée de l’archevêque. Dix jours plus tard, il baptise le premier enfant d'Halina qui a épousé un acteur de la troupe dont Karol faisait partie.

Rome !

Le 15 novembre, l’abbé Wojtyla prend le train de Paris ; puis celui de Rome. Là il loge au Collège belge. C’est la première fois qu’il sort de sa Pologne natale. Il est fasciné par la découverte des vestiges de l’Église primitive et des traces chrétiennes à travers les siècles. Il visite les catacombes, les lieux saints, les musées. Au Collège belge il participe activement aux débats sur la pensée et la vision des Pères Congar et de Lubac, Chenu et Daniélou, futurs mentors de Vatican II. De ces débats surgit une approche renouvelée de l’action pastorale des prêtres et laïcs enfin unis dans un même effort. Dans le milieu international et polyglotte du Collège, le jeune prêtre exerce et améliore sa maîtrise des langues ; il y pratique le français et l’allemand, il s’initie à l’italien et à l’anglais. La vie y est austère et la nourriture frugale dans cet immédiat après-guerre.
Ses études se font à l’Angelicum, le fameux « Athenæum pontifical de saint Thomas d’Aquin », confié aux Dominicains, à quelques pas du Collège belge. En chemin, il entre souvent dans l’église Sant’Andrea, où est inhumé saint Stanislas Kostka, patron de la jeunesse de Pologne.
L’archevêque de Cracovie l’a pourvu d’une bourse qui lui permet de partir à la découverte de l’Italie, de la France, de la Belgique et des Pays-Bas. En Italie, il visite Naples, Assise et Subiaco, berceau de l’ordre des Bénédictins. À Pâques, il se confesse au Père Pio, prêtre stigmatisé, qu’il béatifiera à la fin du XXe siècle. En France, il puise force et inspiration sur la tombe du saint curé d’Ars, près de Lyon ; celui-ci passait jusqu’à dix-huit heures par jour au confessionnal. Le jeune prêtre s’engage à devenir, lui aussi, « prisonnier du confessionnal ». Constatant la déchristianisation de l’Europe occidentale, il est persuadé de deux choses : c’est l’heure d’un engagement massif du laïcat ; les sacrements doivent offrir leur forte nourriture aux âmes assoiffées de spirituel, particulièrement d’Eucharistie et le sacrement de purification de l’âme blessée par le péché. En Belgique il remplace pendant un mois le curé auprès des mineurs polonais de la région de Charleroi.

Saint Jean de la Croix

De retour à Rome il prépare activement le doctorat. Sa thèse porte sur « la doctrine de la foi selon saint Jean de la Croix ». Le maître du carmel continue à le fasciner. L’étudiant est épaulé par un éminent théologien, le Père Garrigou-Lagrange, que préoccupe le retour au paganisme de l’Europe ; une nouvelle évangélisation exige un renouveau de la spiritualité sacerdotale et de celle du laïcat ; la contemplation doit se frayer un passage au sein même de la société païenne. Avec un tel directeur de thèse à la pensée théologique novatrice, le jeune Père Wojtyla ne peut suivre les sentiers battus. La rencontre du Dieu vivant dans le monde des hommes et dans la contemplation n’est pas réservée aux âmes mystiques. Elle s’offre à tout homme à l’écoute de l’Esprit Saint qui demeure en lui. On apprend à vivre en Dieu comme deux cœurs amoureux ne forment plus qu’un. L’âme humaine devient aussi, selon l’expression de saint Jean de la Croix, « Dieu par participation ». L’expérience de Dieu est communion d’intimité. L’homme y est transporté dans une sphère où il expérimente un reflet de la vie divine.
Avec cette vision mystique à la portée de tous, sous-jacente à la dialectique thomiste de conciliation et de réconciliation, moteur de l’enseignement à l’Angelicum, Karol Wojtyla se prépare à plonger dans le totalitarisme qui enchaîne son pays ; un régime mû par une dialectique d’exclusion et d’anéantissement de l’adversaire.
Le 14 juin 1948, il soutient sa thèse. Celle-ci est notée 18 sur 20 ; quant à la soutenance en latin, elle obtient un 50 sur 50 !
Le 15 juin il quitte Rome, avec un soupir d’avoir à laisser derrière soi tant de splendeur, et une détermination inébranlable de plonger avec audace dans les ténèbres staliniennes descendues sur la Pologne.

CHAPITRE 6 :
AUMÔNIER D’AVANT-GARDE SPIRITUELLE

En arrivant à Cracovie, le Père Wojtyla va se recueillir sur la tombe de Jan Tyranowski, mort le 15 mars 1947. Les membres du Rosaire vivant le tiennent pour un saint. Il avait un don singulier : celui d’obtenir la guérison d’un malade en prenant sur lui la maladie. Il a passé à l’hôpital la dernière année de sa vie, souffrant d’une tuberculose, suivie d’une infection qui aboutit à un cancer généralisé. Il consolait ceux qui venaient le voir à l’hôpital. Il est mort souriant à ceux qui l’entouraient, un crucifix à la main. C’est ce saint homme qui a fait découvrir à Karol saint Jean de la Croix.
Pendant son absence à Rome, la Pologne a connu un temps de détresse. Toutes les villes, sauf Cracovie, sont en ruine ; les Soviétiques ont pris la suite des nazis comme massacreurs des patriotes ; un million et demi de Polonais habitant dans l’est du pays, dans la partie annexée par l’Union soviétique, sont chassés de leurs maisons et relogés à l’ouest, dans la partie annexée par la Pologne qui en expulse les Allemands. Des poches de résistance aux communistes subsistent dans les montagnes et les vastes forêts. Plus de deux millions de déportés et de travailleurs forcés sont rentrés, malades et épuisés. En juin 1947, des « élections » ont donné au parti communiste près de 100 % des voix. La police secrète contrôle tout, y compris la vie privée.
C’est dans un pays ravagé, meurtri, désespéré que le Père Wojtyla rentre ; il souffre avec son peuple accablé. L’horizon du futur est muré. Quant à l’Église, elle est affaiblie par l’élimination brutale d’un bon tiers de ses prêtres, mais non pas dans sa résolution de rester pour le peuple le pôle d’orientation spirituelle et nationale face au nouveau totalitarisme.
Le cardinal envoie le jeune prêtre comme vicaire dans un village de la campagne, à une vingtaine de kilomètres à l’est de Cracovie, autant pour l’initier aux tâches pastorales que pour lui permettre de se rétablir de sa maigreur extrême à son retour de Rome.

Le baiser à la terre

En arrivant à Niegowic à travers les champs de blé ondulant au soleil, il s’agenouille et baise le sol. Ce baiser à la terre nourricière est un hommage à la Création et un signe d’allégeance à la terre où il porterait la Bonne Nouvelle du Christ. Le saint curé d’Ars lui a inspiré ce geste hautement symbolique. Puis il entre dans l’église en bois, consacrée à la Vierge de l’Assomption, pour y adorer le Christ Jésus présent dans le Très Saint Sacrement. C’est alors seulement qu’il se présente au curé, le Père Buzala, qui l'accueille avec gentillesse. Électricité, eau courante, égouts sont inconnus dans ce village. La vie pauvre et dépouillée qui s’annonce n’effraie nullement le jeune docteur en théologie ; au contraire, il y voit un signe du dépouillement nécessaire à toute vie sacerdotale.
Sa mission dans la paroisse de Niegowic : l’éducation religieuse, à l’école du petit bourg et dans cinq écoles de villages alentour Photo15 . Les paysans le transportent en charrette. Toujours pauvrement vêtu, il rend visite aux parents de ses élèves. À l’exemple du curé d’Ars, il passe de longues heures au confessionnal. C’est là que se découvrent les blessures des cœurs et des âmes. Tout prêtre devrait se faire « un prisonnier du confessionnal », sinon il risque de n’être qu’un « bureaucrate » du sacré, estime le jeune vicaire.
Au printemps suivant, le Père Buzala célébrera ses noces d’or sacerdotales. Que lui offrir ? Le vicaire suggère aux paroissiens interloqués de lui faire le plus somptueux des cadeaux : une église en brique. Alors ils récoltent des dons, achètent les matériaux et se mettent au travail…
L’abbé Wojtyla est infatigable dans sa mission. Il prépare les jeunes couples au mariage et baptise les enfants. Il crée un club de théâtre. Il joue le rôle principal dans L’Invité, un mendiant qui est, en fait, le Christ. Il fonde aussi le « Rosaire vivant » et en forme les jeunes animateurs. Il lance un groupe de sports et de débats et un festival de chansons des champs. Bref, un vicaire dynamique et créatif. Un indicateur communiste attire l’attention de la police sur ce dangereux agitateur qui, en plus, remplit l’église quelque peu assoupie avant son arrivée…

Aumônier de l’université de Cracovie      

1948 à Niegowic, Pologne - Karol Wojtyla, jeune curé de campagne, entouré de ses paroissiens. Karol ne resta qu'une seule année dans cette paroisse, avant d'effectuer son jubilé sacerdotal. Mais il fit en sorte avant son départ qu'une nouvelle église voit le jour en lieu et place de l'ancienne, jugée trop vétuste. © Viviane Rivière / Roger-Viollet

Le jeune prêtre âgé de vingt-huit ans ne reste que huit mois à Niegowic. Les paroissiens déplorent son départ. Le cardinal Sapieha a d’autres vues sur lui. Il le nomme vicaire à Saint-Florian, une paroisse à quelques minutes à pied de la vieille ville de Cracovie. Il y arrive le 17 août 1949. Quatrième vicaire, le Père Wojtyla est chargé de l’aumônerie de l’université Jagellon Photo16 , de l’École polytechnique et de l’Académie des beaux-arts. Les étudiants s’attachent rapidement à cet aumônier brillant, séduisant et humble. Le jeune prêtre ne compte pas son temps, il travaille jusqu’à dix-huit heures par jour. Pour battre en brèche l’athéisme officiel, il donne des conférences sur l’existence de Dieu et la vocation divine de l’homme. Les conférences ont un profond écho ; on en distribue clandestinement le texte. Stimulé par des amis, l’aumônier dépouille et simplifie son style. Ses sermons attirent la foule.
Son activité est toujours aussi créative qu’auparavant. Groupes d’études thomistes, de chant grégorien, de théâtre se créent dans le sillage du jeune prêtre à la soutane élimée. La troupe théâtrale joue sous sa direction, sur le mode des mystères du Moyen Âge, des pièces s’inspirant des grands thèmes bibliques.
Tandis que le régime organise le travail industriel et scolaire de façon à étouffer toute vie familiale normale, en organisant par exemple des garderies idéologiques obligatoires pour les élèves, l’aumônier s’efforce de reconstituer autant que possible la cellule familiale. Ainsi les réunions des enfants de chœur se font-elles en présence des parents. Et, surtout, il crée la première préparation au mariage du diocèse de Cracovie.

L’amour et le corps magnifiés

Dans cette activité capitale pour l’avenir des couples, le Père Wojtyla donne une nouvelle vision de l’homme et de son destin. Une vision prophétique. « L’instinct sexuel est un don de Dieu », dit-il. L’expression sexuelle de l’amour est une réalité magnifique, sainte, à l’image de Dieu. Il place l’amour conjugal en premier, et il le définit comme « un renoncement à soi ». « On ne doit pas séparer l’amour du désir. Si l’on respecte le désir dans l’amour, on ne violera pas l’amour », dit-il encore. Ces paroles si proches des réalités terrestres sont exceptionnelles dans la bouche d’un prêtre, en ce temps-là. Elles révèlent un penseur original, doué d’une vision anthropologique et d’un sens spirituel novateurs dans la forme, et bibliques quant au fond .
À travers toutes ses activités, le Père Wojtyla crée un réseau d’amitiés chrétiennes. Formé de groupes restreints appelés rodzinkas - petites familles - le réseau portera, quelques années plus tard, le nom de srodonvisko - milieu, environnement - qui est la fusion de plusieurs rodzinkas.
La vie spirituelle dans une rodzinka est intense et fervente ; elle se double d’actions humanitaires, telles que la visite de malades ou d’aveugles. Une activité clandestine où chacun portait un nom d’emprunt ; l’aumônier, c’est Wujek - l’oncle. L’objectif de cet « oncle » encore si jeune, c’est de former des êtres libres intérieurement, nourris par les sacrements, alors que l’on étouffe dans le corset totalitaire du régime stalinien. Bien des membres des rodzinkas, hommes et femmes libres et fervents, lient leur existence. L’aumônier bénit ces mariages et baptise les enfants.
En 1950 il achève une pièce de théâtre, sur le métier depuis 1945. À travers la vie d’un religieux mort en 1916, l’auteur cherche à mettre à nu les racines du destin humain.
Durant ses rares loisirs, il aime faire des randonnées en montagne. Accompagné d’un autre prêtre, ils se perdent un jour ; la nuit, ils aboutissent à un village. Ils demandent le gîte au curé ; celui-ci, méfiant face à ces deux individus sans soutane qui se disent prêtres, les envoie dans le débarras. Si ce brave curé avait su…
Ces randonnées nourrissent l’authentique veine poétique qui irrigue son âme. C’est ainsi que le 10 septembre 1950, le journal Tyrodnik publie, en première page, sous un pseudonyme, un long poème, La Mère, qui magnifie admirablement l’être de chair et d’amour qu’est la génitrice de l'homme. L’ombre d’Emilia Wojtyla, sa propre maman, passe, lumineuse et vénérée, dans ces superbes vers.

Reprise des études à trente et un ans

Le 1er septembre 1951, le Père Wojtyla, âgé maintenant de trente et un ans, obtient un congé de deux ans pour préparer une thèse de doctorat d’État de philosophie, en vue d’un enseignement supérieur à Cracovie et, par la suite, à l’université de Lublin ; celle-ci a pu, curieusement, survivre comme institution catholique dans le régime communiste.
Quelques semaines auparavant le cardinal Sapieha meurt, regretté de ses prêtres et diocésains. Le Père Wojtyla lui est particulièrement attaché. Le successeur proposé par le Pape est rejeté par le gouvernement communiste. Le siège de Cracovie restera vacant pendant douze ans. Le Père Baziak assurera l’intérim. À sa mort, en 1962, le nouvel intérimaire sera… le Père Wojtyla.

CHAPITRE 7 :
PROFESSEUR A L’UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LUBLIN

La thèse de doctorat d’État porte sur un philosophe et sociologue allemand, Max Scheler (1874-1928), passé d’une vision augustinienne à une sorte de panthéisme évolutionniste. Karol Wojtyla pose la question : Est-il possible de déduire une morale catholique sur la base du système éthique de Scheler ? En 1953, il soutient sa thèse qui est agréée à l’unanimité par le jury de l’université Jagellon, le 30 novembre. Il y est nommé chargé de cours à la faculté de théologie ; celle-ci sera fermée par le pouvoir au début de 1954. En octobre 1954, il est nommé professeur titulaire de la chaire de morale de l’université catholique de Lublin, à plus de 300 km au nord-est de Cracovie. L’oppression y règne, comme dans toute la Pologne. Le recteur et neuf professeurs ont été arrêtés peu avant l’arrivée du nouveau professeur. La persécution ouverte est déclenchée depuis le début de 1953. L’archevêque de Varsovie, primat de Pologne, a été lui-même arrêté le 27 septembre 1953 après un sermon à la Fête-Dieu où il a protesté avec véhémence contre les ingérences du pouvoir communiste dans les affaires de l’Église. Monseigneur Wyszynski est transféré dans un monastère, puis en couvent, en résidence surveillée. Son éloignement durera trois ans.

Liberté de parole

« Parlez librement », demande le professeur à ses étudiants dès le début. Non seulement il accepte la contestation mais il la recherche, pour clarifier son enseignement. C’est ainsi qu’un jour Romuald Waldera, vingt ans, conteste violemment les propos du professeur. Les étudiants s’attendent à une réponse sur le même ton. Romuald a la tête farcie de théories marxistes. Le Père Wojtyla arpente la salle, les mains derrière le dos. Puis, très calmement, il dit : « Votre collègue commence à penser dans un esprit théologique. » Et il répond, toujours calmement, aux arguments de l’étudiant. À la fin du cours, il s’entretient avec le jeune contestataire. Romuald est impressionné par la méthode paisible et la gentillesse du professeur. Il s’en inspirera quand il sera lui-même prêtre…
Ce professeur de trente-cinq ans est un homme complet, sans complexe ni faux respect humain. Toujours pauvrement vêtu d’une soutane élimée, de chaussures prêtes à rendre l’âme, et en hiver d’un vieux manteau taillé dans une couverture. Dans ses habits, il ressemble à un mendiant. Mais alors, quelle aisance sur une paire de skis, quelle résistance dans les longues randonnées avec ses étudiants et ses amis, et quelle maîtrise en kayak, sport auquel il a été initié par un ingénieur devenu son ami, Jerzy Ciesielski, moniteur à l’enthousiasme contagieux ! Le prêtre et l’ingénieur, des athlètes rayonnants. Chaque année, c’est une excursion en kayak ; le matin, la messe est célébrée sur l’embarcation retournée. En mai 1955, l’abbé participe à une compétition internationale de kayak. Jerzy confiera plus tard que pendant ces excursions, le Père Wojtyla lui a appris à voir toute chose à la lumière de l’Évangile.
Ces sorties soudent les participants en véritable communauté chaleureuse ; les liens tissés ne se déferont jamais. Quelle différence avec le collectivisme idéologique froid et mécanique !

Voir toute chose au soleil de l’Évangile

Le professeur n’éclipse jamais le prêtre. Il maintient fidèlement l’état de « prisonnier dans le confessionnal » pendant de longues heures. Ses pénitents aiment ces « purges de l’âme ». Il n’est pas rare qu’une personne s’attarde une heure et plus dans le confessionnal. Son souci : placer chacun sur son propre chemin de sainteté, en toute vérité, dans le respect de son univers psychologique, tissé pour chacun dans un contexte humain et événementiel unique. Pour lui, il n'existe pas d’homme produit dans un moule comme l’individu marxiste ; tout homme est l’image de Dieu, instamment appelé à une existence divinisée.
De 1954 à 1961, il assure à plein-temps les cours d’éthique à l’université catholique de Lublin. Ils portent sur l’éthique philosophique d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin, de Platon et de saint Augustin, de Kant, de Hume et de Bentham. En 1957-1958, il traite de l’éthique sexuelle qui lui est familière grâce à son expérience acquise dans la préparation au mariage. Son livre Amour et responsabilité, publié aux éditions de son université, en procédera. Il clôt son enseignement en 1960-1961 sur la « Théorie et la méthodologie de l’éthique ».
Ce qui lui importe dans son enseignement, c’est d’adapter la vision de la réalité objective du monde à l’univers psychologique contemporain pour ce qui concerne la vie morale. L’enseignement conventionnel dispensé dans les séminaires était inadapté à ce nouvel univers. De même, celui dont il a bénéficié à l’Angelicum à Rome.

Une méthode d’analyse personnelle

Le professeur Wojtyla part non pas d’une théorie générale de l’univers pour parvenir, de là, à une théorie de l’homme, en vue de sonder sa vie morale ; il part, au contraire, de l’expérience morale réelle de l’homme, telle qu’elle se présente, pour l’amener vers des degrés plus élevés qui éclairent le comportement tel qu’il devrait être, ou plutôt tel qu'il est en devenir. Ainsi il restitue sa vraie place à la liberté humaine en l’amenant à tendre vers un idéal, accessible à chacun selon ses propres dispositions et dons.
Karol Wojtyla se caractérise par sa créativité personnelle. Il en a été ainsi dans son passé ; il en sera de même au long de son avenir. Il possède une exceptionnelle clairvoyance dans ses analyses des évolutions passées, ainsi que de l’état présent des choses, avant de conclure à de nécessaires évolutions dans la manière de présenter les défis de la vie morale contemporaine, tout en préservant précieusement le trésor offert aux hommes par l’Évangile.
Le plus grand défi lancé au professeur d’éthique catholique au cours de ces années 50, c’est celui de l’idéologie communiste athée. Si le gouvernement stalinien a laissé subsister l’université catholique de Lublin, c’est qu’il était sûr de la transformer en une sorte de « zoo intellectuel » d’idées et d’espèces moribondes. Et voici que surgit de ce ghetto une pensée nouvelle et féconde à travers l’enseignement de plusieurs jeunes professeurs dont Karol Wojtyla, liés par une amitié enracinée dans la foi commune et portant vers un objectif commun.
Le professeur Wojtyla est très populaire parmi les étudiants. Il est simple, accessible, soucieux de leur vie intérieure, riche en savoir, pauvre dans son maintien ; en dépit de son dénuement, il fait anonymement don de son salaire aux œuvres universitaires d’aide aux étudiants démunis de ressources.

DEUXIÈME PARTIE (1958-1978)
L’ÉVÊQUE

CHAPITRE 8 :
FACE CONTRE TERRE PENDANT DIX HEURES

Le 4 juillet 1958 - Karol Wojtyla a trente-huit ans - se produit le grand tournant dans son existence. Il n’en sera informé qu’au cours du mois d’août.
Comme tous les ans, il part avec des amis pour une quinzaine de jours de voyage en kayak dans le nord-est de la Pologne. Dès le premier jour, les embarcations sont propulsées sur une distance de vingt-cinq kilomètres avec leurs pagaies doubles. Feu de camp sur la rive, le soir venu Photo17 et 18.
La détente est, cette fois-ci, de courte durée. Le troisième jour, une missive lui enjoint de se rendre immédiatement chez le cardinal Wyszynski, à Varsovie. À la gare la plus proche, où il parvient assis à l’arrière d’un camion au milieu de bidons de lait, il enfile sa soutane dans les toilettes. À Olsztynek, le train l’emmène à Varsovie. Arrivé chez le cardinal, celui-ci lui annonce que Pie XII l’a nommé évêque auxiliaire de Cracovie. L’archevêque, c'est Monseigneur Baziak, qui avait demandé au Père Wojtyla de passer le doctorat d’habilitation à l’enseignement universitaire ; il est usé, en cette année 1958, par ses responsabilités épiscopales exercées, d’abord à Lvov puis à Cracovie, dans des conditions dures et épuisantes sous un régime stalinien persécutant l’Église de manière sournoise et perfide, en y introduisant par exemple de jeunes prêtres, des hommes gagnés à la cause athée, pour en faire des espions. Aussi l’existence d’un évêque est-elle tendue et tourmentée.
Karol Wojtyla accepte la charge qui équivaut à un chemin de croix. En sortant de la résidence de l’évêque, il se rend au couvent des ursulines, près de là. Il entre dans la chapelle. Inquiètes de ne pas le voir ressortir après un bon moment, les Sœurs entrouvrent la porte et trouvent le prêtre inconnu face contre terre devant le tabernacle. Il en est de même plusieurs heures plus tard. À l’heure du dîner, on vient discrètement l’inviter au repas. « Mon train part après minuit, permettez-moi de rester ici. J’ai tant de choses à dire au Seigneur… »

La consécration
Le 28 septembre 1958, jour de la Saint-Venceslas, Karol Jozef Wojtyla est consacré évêque dans la cathédrale de Cracovie Photo19 . Toujours novateur, il aurait voulu qu’un prêtre commente les différentes phases de la liturgie. L’archevêque refuse ; cela ne se fait pas. Alors le Père Wojtyla fait confectionner des livrets pour que les fidèles puissent suivre et comprendre le sens du déroulement liturgique de la cérémonie longue, émouvante et pleine de signification. Après une première lecture biblique et la litanie des saints, l’archevêque dépose l’Évangile sur la nuque baissée du prêtre et lui impose les mains. La cérémonie se poursuit. Après l’onction avec le saint chrême, l’archevêque prie Dieu que le nouvel évêque abhorre l’orgueil et qu’il aime l’humilité et la vérité, sans jamais céder à la flatterie ou à la peur. À la fin de la messe, l’archevêque place la mitre sur la tête du nouvel évêque et l’anneau de la fidélité à son doigt, symboles de l’autorité épiscopale. À ce moment, un rayon de soleil traverse les vitraux… Puis l’évêque Wojtyla longe la nef en bénissant l’assemblée. Bouleversé par l’émotion, un de ses anciens camarades de l’usine Solvay s’écrie à voix haute : « Lolek, ne te laisse jamais abattre ! » La devise choisie proclame son amour marial fervent : Totus tuus - Tout à toi -, deux mots tirés de la consécration à la Vierge Marie de saint Louis de Montfort.

Vie de l’évêque auxiliaire

De même que pendant ses années d’enseignement à Lublin il a conservé à Cracovie de multiples tâches pastorales, en dépit de ses navettes hebdomadaires entre Cracovie et Lublin par train de nuit, de même conserve-t-il un enseignement, moins fréquent il est vrai, à l’université de cette ville.
À Cracovie, il prêche très souvent, dirige des retraites, anime des groupes de professionnels - médecins, avocats, professeurs -, il parcourt le diocèse, ordonne, confirme, préside les réunions de prêtres des doyennés. Il est infatigable au contact des croyants. En fait, il excède ses forces. Au printemps 1959, il est atteint d’une mononucléose. Une fois guéri, il reprend sa tâche avec une même intensité.
Dans ses propos et ses sermons percent les thèmes qui seront familiers au Renouveau, une quinzaine d'années plus tard. Il souligne la puissance de la prière de louange, la joie du Christ offerte à ses disciples, la nature de l’Église qui n’est pas une « organisation du Christ », mais un « organisme » du Christ.
Cette vie toute donnée s'interrompt de loin en loin, par des temps de loisirs semblables à ceux de naguère. Chaque année, à la fin de juillet, c’est la quinzaine traditionnelle du kayak. En hiver, il part skier aussi souvent que sa charge le permet. Il garde le contact avec les acteurs du Théâtre rhapsodique, dont il célébrera, le 19 septembre 1961, le 20e anniversaire par une messe à la cathédrale.

CHAPITRE 9 :
ARCHEVÊQUE DE CRACOVIE

Le 15 juin 1962, l’évêque Wojtyla ordonne de nouveaux prêtres à la cathédrale de Cracovie. La veille, l’archevêque vient de mourir. Le voici en charge, à quarante-deux ans, d’un important diocèse jusqu’à la nomination d’un successeur.
Toujours soucieux de maintenir sa forme physique pour pouvoir mieux servir Dieu, il part quelques semaines plus tard pour une expédition de quinze jours en kayak, avec de jeunes couples.
Face aux communistes, il défend la vie de l’Église avec vigueur, mais sans agressivité.
C’est ainsi qu’à peine installés, les pouvoirs publics ordonnent l’expulsion des séminaristes du grand bâtiment qu’ils occupent depuis toujours, pour en faire une École supérieure de pédagogie. L’évêque Wojtyla se rend chez le secrétaire du parti communiste, ce qui ne s’était jamais fait. Il obtient le maintien des séminaristes dans les deux premiers étages, le troisième étant attribué à l’École supérieure.
Le 5 octobre 1962, il part à Rome. Le concile allait s’ouvrir le 11 octobre. Il est intimement persuadé que Vatican II marquera une percée de l’Église dans son annonce au monde de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. Bien des aspects de cette annonce ont pris des rides ; il faut les rajeunir et renouveler le langage que le monde tourmenté dans ses mutations puisse saisir.
Avant de partir à Rome, il écrit une lettre à Padre Pio, le capucin stigmatisé italien. Il lui demande de prier pour le docteur Wanda Poltawska, atteinte d’un cancer en phase terminale. Peu de temps après, la malade se sent soulagée. Elle passe une radio. Plus de trace de la récente masse cancéreuse qui faisait prévoir une issue fatale. Le Père Wojtyla restera persuadé qu’il s’agit d’un miracle dû à l’intercession du saint capucin. Wanda, médecin psychiatre de vision(supprimer) chrétienne, a conseillé le Père Karol lors de la rédaction du livre Amour et responsabilité.

Vatican II

« Poussé par son ange gardien », Jean XXIII surprit l’Église et le monde en annonçant, le 25 janvier 1959, qu’il allait convoquer un concile œcuménique de nature pastorale pour « ouvrir les fenêtres de l’Église sur le monde », en même temps qu’il rendrait toute sa pureté et sa force conquérante des âmes à l’Évangile.
C’est devenu un impératif. La science s’est verrouillée contre toute transcendance, les mœurs sont en train de perdre tout repère stable, et surtout plus de deux milliards d’hommes sont livrés à la propagande athée et à l’emprise totalitaire du communisme conquérant. Celui-ci fomente des révolutions dans nombre de pays du tiers-monde. Et puis, par-dessus tout, l’Église, qui a la charge de 5 milliards d’âmes immortelles créées à l’image de Dieu, doit sans cesse se réformer, pour pouvoir présenter à l’humanité le visage tendre, compréhensif et miséricordieux d’une mère et d’une éducatrice animée par l’amour. Pour atteindre ces objectifs, le Pape sait que tout concile œcuménique bénéficie de la puissante assistance du Saint-Esprit.
Jusqu’au 8 décembre 1965, date de clôture de Vatican II, le Père Karol Wojtyla siégera chaque année pendant deux mois aux côtés de quelque 2 100 évêques du monde entier. Il y expérimente « un enrichissement spirituel » dans ce qu’il considère comme une sorte de « Séminaire de l’Esprit Saint ». Lui-même fera sur nombre de Pères conciliaires une profonde impression. C’est ainsi que le Père Congar, l’un des inspirateurs de Vatican II, note dans son journal intime, le 2 février 1965 : « Wojtyla fait une forte impression. Sa personnalité domine. Une sorte d’animation est présente en lui, un pouvoir magnétique, une force prophétique, empreinte de paix et irrésistible. » Une évocation anticipatoire du pontificat de Jean-Paul II.…(supprimer les…)
Ce qui tient particulièrement à cœur à l’évêque Wojtyla, c’est la vocation des laïcs au sein de l’Église, le dialogue de l’Église avec le monde moderne, la liberté religieuse, l’Église, peuple de Dieu. Sur cette dernière question, il publie sous pseudonyme un cycle de poèmes qui illustrent la vision « poétique », c’est-à-dire « créatrice » de l’Église. Sur les autres questions, il fait des interventions remarquées en séance plénière.
Rome le fascine. Dans un poème, Le Pavement, il interpelle Pierre, le roc sur lequel est bâtie l’Église :
Pierre, tu veux être le pavement et qu’ils te piétinent Eux qui marchent sans savoir où ils vont ; Tu veux qu’ils aillent où tu guides leurs pas… Tu veux servir leurs pieds qui passent Comme le roc sert les sabots des brebis. Le roc, pavement d’un temple gigantesque ; La Croix, le pâturage.
Le 5 décembre, le Père Karol fait un pèlerinage de dix jours en Terre sainte. Il se rend, le cœur battant, d’un lieu saint à l’autre où Jésus a grandi, annoncé sa Bonne Nouvelle, révélé sa divinité, où il a souffert, est mort et a ressuscité.
Deux semaines après son retour, le 30 décembre 1963, Paul VI, qui a succédé à Jean XXIII le 3 juin précédent, le nomme archevêque de Cracovie. Trois mois plus tard, il publie sa première lettre pastorale. Thème : « La responsabilité des laïcs ». Il ressent fortement que l’Église est en train de sortir de l’ère cléricale pour pénétrer dans une ère nouvelle où, à côté des prêtres, les laïcs sont appelés à jouer un rôle de premier plan.

Le régime totalitaire se desserre

Depuis la mort, à Moscou, le 12 mars 1956, de Bierut, chef du parti communiste polonais, probablement assassiné, le régime, désormais dirigé par Gomulka, son successeur, a desserré l’étau totalitaire qui étouffait le pays. Après la guerre, il avait prôné une « voie polonaise vers le socialisme ». Exclu par les staliniens en 1949, il a été rappelé en octobre 1956 à la tête du parti et de l’État après les émeutes de Poznan, en juin 1956, écrasées par les troupes et la police, au prix d’une bonne(supprimer) centaine de morts et d’un millier de blessés.
Un accord entre l’Église et l’État, signé le 7 décembre 1956, rétablit l’enseignement religieux dans les écoles et l’aumônerie dans les hôpitaux, les armées et les prisons. Seules les nominations d’évêques se feront désormais en consultation avec le gouvernement. Cependant celui-ci continue ses mesures d’intimidation des prêtres qui tentent de franchir des seuils jugés hostiles par le pouvoir. En juillet 1961, l’enseignement religieux est interdit dans les écoles ; il devra se donner dans les églises et les bâtiments paroissiaux, comme avant l’accord de 1956.

L’intronisation

C’est le 8 mars 1964 que se déroule la cérémonie d’intronisation du Père Karol Wojtyla comme archevêque de Cracovie Photo20 . Il est en charge du diocèse comme évêque vicaire capitulaire depuis la mort de son prédécesseur, l’archevêque Baziak, le 15 juin 1962.
Face à la grisaille et aux incantations lassantes du régime, le nouvel archevêque veut que la cérémonie reflète la lumineuse mission bimillénaire de l’Église. Elle se déroule en un faste exceptionnel. Les fidèles sont massés dans la cathédrale, une foule joyeuse et recueillie entoure l’édifice sacré, comme si elle cherchait à protéger sa « sainte mère l’Église » des puissances athées qui la menacent. L’histoire de la Pologne est présente par la splendide chasuble damassée, don de la reine Anna Jagellon à Cracovie, et par le pectoral offert par la reine Jadwiga. L’archevêque porte la mitre de son lointain prédécesseur du XVIIe siècle, l’évêque André Lipski ; la crosse est celle de Jan Malachowski et l’anneau épiscopal celui de l’évêque Maurus, mort en 1118. C’est l’Église qui survit aux siècles et défie les périls et risques de l’histoire qui est ainsi symbolisée. C’est aussi le premier défi muet lancé au pouvoir ; celui-ci a pourtant accepté sa nomination, sans doute induit en erreur par la civilité de Karol Wojtyla, ignorant tout, en revanche, de la force intérieure et de la détermination inébranlable de l’homme dès lors qu’il s’agit de l’essentiel. Le pouvoir s’en mordra les doigts au long du quart de siècle à venir…

La journée de l’archevêque

Comment le nouvel archevêque utilise-t-il le temps dont il dispose ? Il se lève à 5 h 30 pour commencer la journée par la célébration de l’Eucharistie, suivie de longs moments d’action de grâces. Après le petit-déjeuner il commence à travailler, seul dans son modeste bureau ou entouré de collaborateurs.
De temps à autre, il se retire dans sa chapelle pour prier, méditer, conférer avec le Seigneur et Maître de l’univers et de sa vie. Karol Wojtyla est un homme de prière ; l’oraison précède, accompagne et suit l’action. Toutes choses sont faites sous le regard de Dieu. « Marche en ma présence et tu seras parfait », dit le Seigneur à Abraham, (Genèse 17, 1). Cet ordre donné au Père des croyants s’adresse à tout disciple du Christ. L’enfant de Wadowice vit de cette perfection-là. Ses journées sont souvent ponctuées par des offices à la cathédrale. Après le repas, il s’accorde parfois une sieste strictement limitée à dix minutes. La plus grande partie de son temps est prise par les visites pastorales aux paroisses, indispensables pour stimuler la foi des paroissiens. Dans la voiture, il travaille sur une sorte de scriban que le chauffeur lui a installé.

CHAPITRE 10 :
ÉTOILE MONTANTE AU CONCILE

Quand il arrive à la quatrième session du Concile, en automne 1964, c’est en qualité d’archevêque. Chaque fois qu’il prend la parole, c’est avec une pleine autorité ; il multiplie ses interventions. Il présente, entre autres, un long document, au nom de l’épiscopat de Pologne, sur la place de Marie dans la « Constitution dogmatique sur l’Église ». Marie continue à nourrir l’Église, Corps du Christ, comme elle a nourri Jésus, son enfant.
Il intervient avec force dans la définition de l’apostolat des laïcs. Leur participation à la vie de l’Église se justifie par le baptême, et non pas par leur appartenance à l’action catholique. Tout baptisé est appelé à participer à la diffusion de la Bonne Nouvelle. Une telle vision exige, au préalable, un dialogue sincère entre le clergé et les laïcs. Un symptôme de sa vision se manifeste dès son adresse à l’assemblée conciliaire ; il est le premier à s’adresser aux « Vénérables Pères, Frères et SŒURS » ; il y a, en effet, présence de femmes comme observatrices.
Sa participation au débat sur la liberté de religion est également vigoureuse et solide. L’homme ne saurait se libérer qu’en étant libre de ses choix, libre dans leur expression. Liberté et responsabilité vont de pair ; toute liberté culmine dans la responsabilité.
L’archevêque de Cracovie est une étoile montante au concile. Le 20 octobre 1965, il est interviewé par Radio-Vatican. Il vient d’intervenir sur l’athéisme et le collectivisme, sans égard pour le pouvoir en place dans son pays et qu’il aura à affronter à son retour. Dans son interview, il insiste sur la liberté de l’homme ; elle seule témoigne de sa dignité. Il s’élève contre toute contrainte exercée sur la conscience individuelle, donnant comme exemple a contrario les conversions forcées opérées dans le passé au nom de l’Église. Celle-ci doit jeter un regard critique sur ces faits contraires à l’esprit de l’Évangile.
Pendant une suspension des séances, il part en France pour se recueillir à Paray-le-Monial, où Jésus est apparu à une religieuse, Sœur Marguerite Marie, au XVIIe siècle, lui dévoilant l’immensité de son amour pour les hommes. Ce fut l’origine du culte du Sacré-Cœur de Jésus. De là il se rend à Taizé, autre démarche hautement symbolique. Il y salue très cordialement Frère Roger, religieux protestant de total engagement œcuménique. Dans ce lieu modeste et prophétique, l’archevêque de Cracovie communie avec la multitude de jeunes qui y sont attirés, depuis une dizaine d’années, mystérieusement, afin d’y recueillir de beaux fruits pour leur vie intérieure.
En visitant de tels lieux, Karol Wojtyla renvoie l’image de sa propre vie intérieure et de son souci de l’unité des cœurs, par-delà les différentes approches et les âges. Ses convictions, déjà anciennes, se sont renforcées au concile.

L’Église dans le monde

C’est à la quatrième session de Vatican II, à l’automne 1965, que l’archevêque de Cracovie fait son intervention la plus remarquée. C’est à propos des derniers débats en vue de la mise au point de la « Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps », appelée Gaudium et Spes - Joies et espoirs -, les deux premiers mots du texte. Ces considérations pastorales sont davantage une méditation qu’un exposé doctrinal, constate l’archevêque. Il souligne l’autonomie légitime du monde laïc. Une « chimie chrétienne », une « physique chrétienne », cela n’existe pas. Entre le monde moderne et l’Église, le dialogue doit rester permanent. Si l’Église se fraie un chemin vers le monde, à celui-ci de s’ouvrir à la transcendance. Le Père(remplacer par Monseigneur) Wojtyla soulève alors une brûlante question, celle de l’athéisme. Se retranchant de Dieu, l’athée entre de fait dans une grande solitude personnelle. Il projette en vain son immortalité niée dans une collectivité précaire par sa nature même. L’Église doit engager le dialogue avec les athées, non pas en avançant les preuves de l’existence de Dieu, mais en plaidant en faveur de la liberté intérieure inviolable de l’homme. Et plus l’être humain se rapproche de Dieu, plus il approfondit sa propre humanité. La foi chrétienne, loin d’être une aliénation, est libératrice de ce qui est le plus précieux dans la condition humaine : la liberté intérieure.
Les Pères du concile ressentent qu’il y a là une pensée novatrice, une approche nouvelle d’une vérité éternelle et intangible, un langage pouvant être compris du monde et qui permet à tout être de bonne foi, même un athée, de faire vers l’Église un pas inspiré par l’estime ; un objectif poursuivi par Karol Wojtyla depuis la manifestation de sa vocation sacerdotale. Et qui sera repris par Jean-Paul II…
Dans la mesure du possible, en dépit du silence des médias publics polonais, l’archevêque informe, tout au long du concile, les fidèles de son diocèse. Il envoie régulièrement une lettre d’information aux prêtres, que ceux-ci relaient auprès des fidèles. Il publie des articles dans ce qu’il reste de la presse catholique en Pologne. Il intervient à plusieurs reprises à Radio-Vatican dont l’impact dans son pays est réel par ses émissions en langue polonaise.
Ce dont l’archevêque Karol Wojtyla est profondément persuadé, c’est que l’Esprit Saint prépare, à travers Vatican II, l’Église à sa mission future, à l’aube du troisième millénaire. Face à cette réalité dominante, le choc des esprits, les affrontements des tendances, voire même les intrigues en coulisse au concile, ne pèsent pas lourd et, finalement, n’ont guère d’incidence sur les documents conciliaires, dont le souffle prophétique est perceptible par tout esprit libre de préjugés.

L’envol de l’esprit

Au cours de certains débats monotones, l'esprit de plus d’un Père conciliaire s’envole dans l’azur de la création ou de l’imagination. Paul VI avouera y avoir rédigé des pages de ses livres et même des poèmes. L’archevêque de Cracovie s’abstrait, dans certaines séances creuses ou techniques, pour rédiger un ouvrage philosophique qui portera le titre de Personne et acte ; il y tente une synthèse de la « philosophie de l’être » d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin d’un côté, et, de l’autre, de la « philosophie de la conscience » de penseurs contemporains. Son but : avancer du « Je pense, donc je suis », de Descartes, à une nouvelle perception : « Je comprends, donc je suis. » La pensée n’est féconde que si elle mène à la compréhension par la réflexion et, à un degré supérieur, par la méditation.
Cet ouvrage, Personne et acte, est nourri des échanges, au concile, avec des théologiens à la pensée forte et originale, tels les Pères Congar et de Lubac. L’œuvre vise également à offrir une explication philosophique de la crise de civilisation dans laquelle le monde a été précipité par les secousses idéologiques sans précédent du XXe siècle. Karol Wojtyla philosophe s’appuie sur la dynamique interne de la liberté individuelle qui, si elle pousse parfois au mal, porte souvent vers le bien et le vrai. Cela relève du « mystère inviolable de la personne », comme l’écrit l’archevêque au Père de Lubac à propos de ce livre.
Un livre dense, presque inaccessible au lecteur moyen qui n’est pas introduit dans les arcanes du langage philosophique. Il s’agit, au total, de la tension entre la conscience subjective et la réalité objective. Un débat réservé au cercle restreint des philosophes maîtrisant la langue abstruse du domaine de la pensée qui s’interroge sur des questions essentielles de la destinée humaine, telles que l’être, les causes ou les valeurs, et qui tente de saisir le rapport de l’homme au monde et à son propre savoir.
Le livre du philosophe Karol Wojtyla est tellement difficile à pénétrer que son édition et ses traductions ont donné lieu à des débats et à des controverses ; l’auteur s’est tenu à l’écart de cette agitation, dans le monde clos des spécialistes. Toujours est-il que dans ce monde-là on reconnaît la profondeur et la nouveauté de la pensée de Karol Wojtyla. Cependant, pour lui, la philosophie n’a jamais représenté une fin en soi ; elle reste la servante de la théologie, et plus particulièrement de l’action apostolique et de l’activité pastorale. Il est avant tout prêtre, maintenant évêque de Cracovie. Et plus tard de Rome.

CHAPITRE 11 :
L’ESPRIT DE VATICAN II EN POLOGNE

Le 8 décembre 1965, c’est la clôture solennelle du concile Vatican II. La veille a eu lieu une cérémonie qui a bouleversé les nombreux chrétiens blessés par les dérapages et les infidélités à l’Évangile de responsables de l’Église au cours des siècles. Paul VI et le patriarche œcuménique de Constantinople, Athénagoras, ont levé les excommunications que leurs prédécesseurs se sont lancées mutuellement en 1054 ; c’est le premier pas vers l’unité, encore longue et lente à venir, des Églises occidentale et orientale.
Une autre blessure a été infligée, dans un passé récent, à la nation polonaise, cette fois par l’Allemagne captive d’une idéologie meurtrière. Les évêques polonais envoient, de Rome, une lettre de pardon et de réconciliation à l’épiscopat allemand. Avant la clôture de Vatican II, ils ont tenu à faire ce geste profondément évangélique et prophétique.
Un geste d’autant plus significatif que la Pologne allait célébrer, en 1966, le millénaire de son évangélisation. Il est dans la droite ligne de « l’esprit de Vatican II ». « Nous pardonnons et nous vous prions de nous pardonner », dit la lettre des évêques polonais, rédigée avec la collaboration de l’archevêque de Cracovie. La demande de pardon concerne les territoires concédés à la Pologne au détriment de l’Allemagne, pour la dédommager des territoires, bien plus étendus, annexés par l’Union soviétique à l’Est.

L’ancien ouvrier diffamé
À cette lettre, interdite de publication dans les médias publics, le gouvernement communiste réplique : « Nous n’oublions pas et nous ne pardonnons pas. » L’Église, instrument d’amour et de miséricorde, face à une idéologie de ce monde, système de haine et d’oppression. Il est vrai qu’à l’évocation des horreurs commises par les nazis, de nombreux catholiques polonais sont en désaccord avec le geste de l’épiscopat. Le gouvernement va jusqu’à inspirer une lettre des ouvriers de l’usine Solvay à l’archevêque Wojtyla ; ils s’indignent que celui-ci ait pu avoir des contacts avec les évêques allemands, une attitude stigmatisée comme « dénuée de tout civisme ». Cette lettre l’attaque même bassement pour avoir été un « collaborateur » des nazis. L’archevêque y répond en rappelant ses années comme ouvrier à l’usine Solvay, « une expérience vitale et inestimable ». Il ne croit pas que les ouvriers aient pu écrire ce texte, d’autant plus qu’ils ne connaissaient pas le texte de la lettre des évêques polonais, ni la réponse des évêques allemands. La réponse de l’archevêque souligne implicitement qu’il s’agit d’une manœuvre de propagande ; elle sera passée sous silence par le pouvoir, alors que la « prétendue( remplacer par fausse) lettre des ouvriers de l’usine Solvay » est publiée dans la presse.
À Noël 1966, Monseigneur Wojtyla célèbre la messe de minuit, en plein champ, dans la cité industrielle de Nowa Huta construite après la guerre par les communistes ; il n’y a, bien entendu, pas d’église. Il y annonce qu’une église y sera construite un jour ; en prévision de ce temps, il a rapporté de Rome une pierre du tombeau du Prince des Apôtres. Elle formera un jour la pierre angulaire de l’église de Nowa Huta. L’église de l’Arche sera consacrée le 15 mai 1977.
Il ne faudra pas attendre longtemps. Moins d’un an plus tard, le cardinal Wojtyla pose la première pierre de l’édifice religieux. Deux mois plus tôt, le 28 juin 1967, Paul VI l’a nommé cardinal Photo21 .
Une main invisible élabore ainsi, patiemment, systématiquement, le destin de Karol Wojtyla, arme secrète de Dieu.

Mystérieusement guidé par l’Au-Delà          

28 juin 1967 à Rome, Italie

Mgr Karol Wojtyla est créé cardinal par Paul VI dans la Chapelle Sixtine. 

Le pape lui attribue la tutelle d'une église romaine : San Cesareo in Palatio. © Archives

Les années 50 ont été, pour Karol Wojtyla, celles de son enseignement philosophique, suivi par son accession à l’épiscopat ; le voici, à trente-huit ans, le plus jeune évêque polonais. Le pouvoir communiste a donné son accord à sa nomination, estimant qu’en raison de sa jeunesse, il serait aisément malléable et même manipulable.
Les années 60 infligeront un démenti éclatant à cette conjecture. Elles sont celles de sa participation aux quatre sessions du concile ; comme Père du concile, sont mis en lumière sa forte personnalité, sa pensée novatrice et son brillant intellect. Et aussi son esprit de prière et sa ferveur mariale.
Les années 70 seront celles de son ascension inattendue à la charge la plus lourde, la plus exposée, celle de successeur de l’apôtre Pierre comme évêque de Rome. Alors l’évêque polonais deviendra le roc sur lequel Jésus a bâti son Église (voir Matthieu 16, 18).
De toute évidence, tout son itinéraire a été tracé par l’Au-Delà. Il a été choisi comme instrument du Seigneur. Devenu Pape sous le nom de Jean-Paul II, Karol Wojtyla va influencer, directement et indirectement, le cours de l’histoire, tout au long du dernier quart de siècle à la fin du second millénaire après Jésus-Christ.
La fin des années 60 marque une crise de civilisation qui rejaillit jusqu’au sein de l’Église. Le Père Wojtyla y voit la dégradation de l’unicité de l’être humain. Au Père de Lubac il écrit : « Nous devons y opposer non pas des polémiques, mais une récapitulation du mystère inviolable de la personne. »

« Les Juifs, nos frères aînés »
Le 28 février 1969, l’archevêque de Cracovie manifeste son courage et la qualité de sa foi en visitant les deux synagogues de la ville. Il prie avec les fidèles juifs. La démarche est courageuse ; le 19 juin 1967, Gomulka, secrétaire général du Parti, a lancé une campagne antisémite visant particulièrement « les cercles sionistes de Juifs citoyens polonais ». L’archevêque témoigne ainsi sa solidarité avec « les frères aînés » des chrétiens.
La décennie s’achève par un synode à Rome consacré à la collégialité des évêques dans le gouvernement de l’Église. Une fois de plus, ses interventions à Rome impressionnent par leur clarté, la finesse de l’analyse et la vision globale sur laquelle il débouche, comme à son habitude. Il est désigné pour faire partie du comité de rédaction de la déclaration finale.
Vatican II a fortement souligné le caractère collégial du gouvernement de l’Église, s’appuyant sur le collège des douze apôtres auquel le Christ a confié l’Église ; Pierre, le chef des Douze, détenant seul « les clefs du Royaume » (Matthieu 16, 19). Chaque évêque est en plénitude successeur des apôtres dans son diocèse ; en même temps, il est responsable, avec l’ensemble des évêques, de son pays et du monde, de l’Église tout entière, ainsi que de l’unité de la foi en son sein, dont Pierre est le garant.
Le cardinal Wojtyla souligne l’origine divine, en Jésus-Christ, de la collégialité. Elle n’est pas organisation efficace de l’Église, mais signe de son unité et du caractère universel de sa mission.
En reconnaissance de son rôle moteur dans la définition de la collégialité des évêques comme structure mystique voulue par le Seigneur, il est élu au secrétariat permanent du synode à Rome, le 5 octobre 1971. Justement, une question agite l’Église dans les pays occidentaux. Les départs massifs de prêtres amènent certains à revendiquer une adaptation des règles de l’Église concernant le sacerdoce. Le cardinal Wojtyla répond que ce n’est pas l’institution qui est en crise, mais l’homme. La vocation sacerdotale est appel du Christ avec ses exigences. À une crise de la société dans son ensemble, il ne faut pas répondre par un bouleversement au sein de l’Église.

Cardinal Karol Wojtyla (futur Jean-Paul II) et Jean Drapeau

 / Vandensteene. - 29 août 1969. Montreal-   


Devenu le soixante-seizième évêque de Cracovie, il proclame qu’il est le fils de l’Église de Cracovie ; « Elle m’a porté comme une mère porte son enfant. » Il a été nommé par le successeur de Pierre, (« je sais que je suis ici de droit »). Paul VI, en le nommant, a répété les paroles du Christ à Pierre : « Pais mes brebis. »
Il est le successeur de saint Stanislas (1030-1079), premier évêque de Cracovie et patron de la Pologne. Karol Wojtyla est aussi le premier évêque, depuis mille ans, non issu de la classe aristocratique. Il n’a pas tardé à faire transférer dans la cathédrale les restes exhumés de saint Stanislas. Le reliquaire en argent a été apporté solennellement à la cathédrale lors de la cérémonie de consécration du nouvel archevêque. Ce geste symbolisait la continuité de la charge, la durée de l’Église par-delà les siècles et les aléas de l’histoire ; il montrait aussi au régime athée en place qu’en ce monde toute chose est précaire. L’Église seule traverse le temps, et cela jusqu’à la fin des siècles…
Cracovie, centre intellectuel de la Pologne, a maintenant un évêque qui est à la fois un intellectuel et un spirituel mystique. Un évêque selon le Cœur de Dieu. Il restera quatorze ans à la tête du diocèse, après l’avoir dirigé pendant deux ans suite à la mort de son prédécesseur. En tout, il vivra à Cracovie pendant quarante ans. S’il n’est pas né Cracovien, il l’est devenu par les circonstances de sa vie, et heureux de l’être. Et il se sent polonais, pleinement. Et, par-delà, pleinement européen ; en effet, dans la splendide diversité culturelle de l’Europe, la civilisation européenne, dont les racines plongent dans le terreau judéo-chrétien, représente les éléments universels dans ces cultures contrastées.

Sept priorités pastorales

Son diocèse compte un million et demi de catholiques, desservis par quelque 1 500 prêtres, et le double en religieux et religieuses. Près de 200 séminaristes se préparent au sacerdoce. Un diocèse vivant et créatif.
Les grandes lignes de l’action de l’archevêque Wojtyla sont au nombre de sept : les pastorales de la jeunesse et de la famille, garants de l’avenir de l’Église ; le ministère de la charité, exercé en faveur des pauvres, des vieillards, des invalides et malades, de tous ceux que la vie a cruellement blessés. Devant la persécution sournoise des autorités dirigée contre le séminaire et la faculté de théologie, l’archevêque entreprend de profondes réformes dans les structures et les conditions matérielles des études théologiques. Il exerce également une heureuse influence sur son clergé ; il répète inlassablement que la réussite de toute activité pastorale est la sainteté de vie du prêtre.
Autres grandes lignes de l’action de l’archevêque : le dialogue avec les intellectuels, cher à son cœur. À Noël, les intellectuels catholiques cracoviens se retrouvent en nombre chez lui, à l’archevêché. Au long de l’année, il organise des célébrations pour différentes catégories de métiers : avocats, médecins, écrivains, artistes ; il se complaît visiblement en leur compagnie. Il a également un contact suivi avec le chef des dissidents du KOR - le Comité de défense des ouvriers.
Enfin, avant-dernière grande ligne de son action : la défense, face à un pouvoir totalitaire, de la liberté religieuse. L’archevêque se fait ici le « défenseur de la cité », à l’exemple des évêques du haut Moyen Âge, à la tête des populations, face aux Barbares. Sous son épiscopat sont créés onze nouvelles paroisses et dix « centres pastoraux », en dépit du refus systématique du pouvoir d’accorder des permis de construire. L’archevêque use de subterfuges, par exemple il crée des sortes de paroisses virtuelles, en faisant porter l’action pastorale sur tel quartier dépourvu d’église. Parfois, il obtient des permis après des années de refus, revenant sans se lasser à la charge.
Le septième terrain de l’activité pastorale de l’évêque, ce sont les visites des paroisses .

L’immense dignité de l’homme

Un évêque doit être visible à ses diocésains, et non pas rester une entité lointaine et inconnue. Une lettre pastorale ne remplacera jamais une visite locale, un contact direct avec les fidèles.
La manière dont l’archevêque Wojtyla s’acquitte de cette mission est exemplaire. À chacune de ses visites Eucharistie et confirmation, bien entendu. Mais aussi messe spéciale pour les époux et épouses, avec bénédiction individuelle ; le cardinal a la vive conviction que la spiritualité conjugale et familiale est déterminante pour l’évolution et le dynamisme de l’Église. La famille chrétienne constitue une petite Église domestique ; elle est le vivier des vocations sacerdotales et religieuses, de l’engagement des laïcs. Et puis, une paroisse, ce ne sont pas seulement les vivants qui la constituent, mais encore les morts qui les ont précédés et engendrés. C’est cela, la communion des saints. Le cardinal se rend avec les paroissiens au cimetière, en priant le chapelet pour le repos des âmes, puis il bénit les tombes. Enfin, il rencontre, au cours de ces visites paroissiales, les groupes de laïcs qui œuvrent dans divers domaines, au sein de la population. Dans ces rencontres, le spirituel est magnifié au point qu’elles finissent par être imprégnées d’une véritable atmosphère de retraite. Le cardinal prend toujours soin d’élargir la vision des paroissiens de leurs questions locales à celles qui concernent tout le diocèse, et par-delà, l’ensemble de la Pologne, le tout débouchant sur les grandes questions qui interpellent l’Église universelle. Du local au mondial, telle est la vision du cardinal Wojtyla, et telle est sa pédagogie. Il en définira l’esprit en 1976, lors de la retraite de carême qu’il prêchera au Pape et aux membres de la Curie romaine : à chaque fidèle il s’agit de donner un sens renouvelé de l'immense dignité que le Christ lui a conférée par le baptême. Un sceau pour le temps et l’éternité.

Le cardinal, au jour le jour

Oui, le diocèse de Cracovie est chaleureusement vivant, en dépit de la période de glaciation totalitaire que traverse le pays.
C’est dire que son emploi du temps chargé exige d’être bien ordonné.
Dans le palais épiscopal, au cœur de la vieille ville, l’archevêque occupe un petit appartement de trois pièces. Au-dessus de la porte du bureau, un portrait de saint Charles Borromée, son patron, le grand évêque qui, au XVIe siècle, a donné à son diocèse de Milan un magnifique élan dans le sillage du concile de Trente. Dans sa chambre à coucher, un portrait de ses parents ; il leur doit d’exister. Le modeste appartement reflète l’esprit de pauvreté du cardinal, ainsi que la signification des signes symboliques dont il jalonne sa vie.
Il se lève d’habitude à 5 heures. La première heure de la journée est consacrée à la prière. Ensuite il célèbre l’Eucharistie dans sa chapelle, suivie du petit-déjeuner dans la cuisine. De là, il retourne pendant deux heures dans la chapelle pour prier, méditer, réfléchir à la journée qu’il entame, à son apostolat et à ses écrits. Une occupation créative qu’il tient à accomplir devant le Très Saint Sacrement. De 11 heures à 13 heures, il reçoit, sur rendez-vous ou sans rendez-vous ; aussi le déjeuner prévu pour 13 h 30 prend-il souvent du retard. Le cardinal y invite fréquemment les derniers visiteurs qu’il a reçus. Dans la salle à manger l’attendent de jeunes prêtres régulièrement invités à partager son repas. En cas de retard, ils s’inquiètent. Leur évêque arrive en trombe et lance : « Le cardinal arrive pour déjeuner à 13 h 30 ; vos montres avancent ! » La boutade réchauffe les cœurs et fait passer la soupe refroidie. L’après-midi et la soirée sont consacrés à des entretiens, à des déplacements en ville ou dans la région, à la lecture et à l’étude.

« Un esprit sain dans un corps sain »     1959, Monts Tatras, Pologne-

Karol Wojtyla en bivouac dans les monts Tatras, les hautes                                                                                                                            Carpates slovaco-polonaises. © Archives et Wojtek Laski/Sipa press


Le kayak, en été, et le ski, en hiver, établissent l’indispensable équilibre dans sa vie lourdement chargée. La santé, l’harmonie et la plénitude quotidiennes lui sont données par la prière. Karol Wojtyla, homme d’action, est, avant tout, un homme de prière. Sans les larges espaces quotidiens consacrés à prier et à méditer, jamais il ne pourrait s’adonner avec fruit à des activités journalières aussi multiples et le plus souvent intenses.
Autres qualités qui sont celles de tout chef authentique : il sait écouter, déléguer à bon escient ses pouvoirs. Non seulement il admet les critiques, il les suscite même ; aussi ses collaborateurs en usent-ils, l’esprit tranquille, librement. C’est ainsi qu’un jour il demande à l’un d’eux de lire un document destiné à l’épiscopat polonais. Celui-ci le trouve déplorable et le dit sans ménagement. Le cardinal le fait venir et lui dit : « C’est moi qui ai écrit cela. Vous avez raison. J’étais très fatigué quand je l’ai rédigé. » Des mots empreints de son humilité reçue par une grâce instamment sollicitée.
Dans ses décisions pastorales, il distingue sans cesse entre ce qui est essentiel et ce qui est accessoire. Ainsi lors d’un débat très vif, au sein du clergé, à propos de la communion à genoux ou debout, cette dernière position ayant été autorisée par Vatican II, il laisse à chaque curé le droit d’agir selon sa propre conscience.
La mise en vigueur des décisions pastorales de Vatican II exige d’ailleurs, dans le monde entier, des concertations entre les évêques et les prêtres, entre les curés et les fidèles ; elles ne se font pas sans tensions ni débats.

Innovation sans précédent

Pour son diocèse, le cardinal Wojtyla décide d’organiser un synode. Son objectif, c’est de faire revivre aux diocésains le concile Vatican II pour leur permettre de comprendre l’enjeu et les fruits du concile, et ainsi créer parmi eux un élan de renouveau pastoral et évangélique.
Le 8 mai 1972 a lieu l’ouverture solennelle du synode diocésain à la cathédrale. Fait sans précédent, jamais il n’y a eu de synode à Cracovie. Le cardinal prévoit qu’il se prolongera sur huit ans, durée de l’épiscopat de saint Stanislas. Toujours la recherche de signes symboliques !
L’expérience du synode cracovien sera un temps fort dans l’histoire du diocèse. Des dizaines de milliers de laïcs puiseront dans la méthode de dialogue, voulue par le cardinal, des connaissances et des habitudes de pensée nouvelles. Il en résultera une puissante efflorescence spirituelle et pastorale. Laïcs et prêtres sont répartis en quelque cinq cents groupes d’études chargés de lire, d'assimiler et de diffuser les textes de Vatican II, se faisant ainsi l’âme du synode. Dans l’esprit du cardinal, cette tâche immense doit se faire dans l’accompagnement permanent de la prière, garante du succès.
Il en est résulté, au long des années synodales, une communion des cœurs qui a facilité l’application, dans la vie concrète des paroisses, des décisions conciliaires. Ainsi le diocèse de Cracovie ne connaîtra-t-il aucune des secousses qui ont éprouvé l’Église, en opposant les courants fidèles au concile et ceux qui refusent ses innovations pastorales, au nom d’une tradition mal comprise.
Le synode de Cracovie aboutira à un document final de 400 pages.
La cérémonie de clôture sera célébrée le 8 juin 1979, sept ans après l’ouverture. Elle sera présidée par l’évêque de Rome, Karol Wojtyla, devenu, huit mois auparavant, Pape sous le nom de Jean-Paul II…

CHAPITRE 13 :
UN MARTYR AU CŒUR DE FEU

Depuis toujours, Karol Wojtyla vénère les saints. Dieu seul est saint. L’être humain est saint, quand il reflète intensément la « Lumière du monde » (Jean 8, 12) qu’est le Christ, Fils de Dieu. Hommes et femmes, les saints portés sur l’autel par l’Église montrent aux fidèles jusqu’à quel point l’unique sainteté de Dieu peut se déployer dans la vie d’un homme et d’une femme. Les saints sont à la fois des exemples et des modèles. Une période comme celle que traverse l’humanité a besoin, plus que jamais, d’exemples, de modèles indiquant aux fidèles les chemins de sainteté qui s’ouvrent à eux en grand nombre. C’est pour ces raisons que nul Pape, avant Jean-Paul II, n’a procédé à tant de béatifications et de canonisations.
L’un de ces modèles de sainteté, qui a atteint un rare degré d’héroïsme, est polonais. Le cardinal Wojtyla a attiré l’attention de Paul VI sur ce martyr des temps modernes. Il s’agit du Père Maximilien Kolbe.
Né en 1894 dans une famille chrétienne, en un temps où la Pologne était rayée de la carte, baptisée le même jour dans l’église de l’Assomption à Pabianice, l’enfant grandit dans une dévotion précoce à l’Eucharistie, porté par la ferveur mariale. Intelligence brillante, il est envoyé à Rome où ses études sont couronnées, en 1919, par un doctorat en philosophie. À seize ans, il entre dans l’ordre des Francisains. Dans sa vie concrète, il s’inspire de la spiritualité de la « petite voie » de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, ainsi que de celle de l’expiation des péchés du monde par la souffrance, prônée et vécue par sainte Gemma Galgani (1878-1903).

Tout ce qu’il plante fleurit
Maximilien Kolbe est ordonné prêtre à Rome en 1918. De retour en Pologne, il est nommé professeur au grand séminaire de Cracovie. Il se consacre aux milices de l’Immaculée, une association pieuse dont il avait eu l’idée, en 1917, lors de la révolution bolchevique. Il fonde un mensuel, Le Chevalier de l’Immaculée, qui connaît rapidement un grand succès, alors que la milice de l’Immaculée dépasse en quelques années les cent mille membres. Et trois cent mille en 1930. Pour répondre aux besoins de cette vaste entreprise religieuse, il crée une « cité de l’Immaculée » - Niepokalanej. Poussé par une ambition mariale de feu, il veut créer partout des « cités de l’Immaculée », des Niepokalanej ; en 1930, il part pour le Japon. Il y fonde un « jardin de l’Immaculée » et une revue. La croissance est rapide, la revue est tirée à cinquante mille exemplaires. En 1932, il crée une « cité » en Inde. L’année suivante, il rentre en Pologne. La « cité de l’Immaculée » compte 400 franciscains. La revue tire à 680 000 exemplaires. Tout ce qu’entreprend ce saint est promis à une luxuriante floraison. Retourné au Japon, il crée un internat de garçons et un noviciat franciscain. Miné par la maladie qui lui inflige de grandes souffrances depuis sa jeunesse, il quitte le Japon en 1936. La Niepokalanej polonaise croît à grande allure. Elle compte, en 1939, 772 religieux. La revue tire à plus d’un million d’exemplaires. De partout affluent des demandes de création de « cités » et de « revues ».
Hélas ! la guerre est déclenchée le 1er septembre 1939 par Hitler. Un mois plus tard, la Pologne cesse d’exister.
Le 19 septembre 1939 commence pour le Père Maximilien le plus cruel des chemins de croix. Il est arrêté une première fois par la Gestapo, puis le 19 février 1941, une seconde fois. Et c’est Auschwitz ! Il y est le matricule 16670. Les gardes-chiourmes le traitent avec une particulière cruauté.

« Il n’y a pas de plus grand amour… » (Jn, 16, 13)
Au début d'août 1941, une punition collective s’abat sur le camp ; un prisonnier a réussi à s’évader. Dix déportés doivent être enfermés dans une chambre forte jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les dix sont choisis au hasard devant l’ensemble des déportés. Parmi eux, un père de famille que le Père Maximilien connaît. Le Père avance et supplie le gardien chef de lui permettre de prendre la place du père de famille. Il y est autorisé. Dans la chambre forte, l’agonie durera deux semaines. Des chants religieux s’élèveront dans la tombe collective. Le 14 août, un SS achève le Père Maximilien Kolbe avec une injection mortelle.
Jean-Paul II canonisera ce saint prodigieux le 10 octobre 1982, en présence du père de famille, Jercy Gajowniczek, que le Père Maximilien Kolbe a sauvé d’une mort atroce, en offrant sa propre vie. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime » (Jean 15, 13).
Karol Wojtyla éprouve une prédilection pour ce martyr. Le 15 octobre 1972, il a célébré, devant près d’un demi-million de fidèles, le premier anniversaire de la béatification de Maximilien Kolbe. « Ici, clame-t-il, nous sommes pour participer au sacrifice du Christ, au sacrifice de millions d’hommes qui ont donné leur vie… Sous nos pieds, il y a leurs cendres. »

CHAPITRE 14 :
MONTÉE EN NOTORIÉTÉ

En 1970, Karol Wojtyla fête ses cinquante ans. Un premier sommet dans une vie marquée par la grâce surabondante. Il cisèle alors sa pensée méditative dans le bronze de la poésie. Étrangement, le recueil de ces poèmes de l’âge mûr s’intitule Méditations sur la mort. L’un d’eux exprime le mouvement pendulaire, à cet âge, du regret devant la fuite du temps à la plénitude intérieure qu’offre seule la foi. Son titre : De la maturité.

Parvenus aux rives de l’automne,
crainte et amour éclatent en désirs opposés ;
la crainte, en envie de retourner
à ce que fut l’existence
- à ce qu’elle demeure encore.
Et l’amour, en désir de rejoindre Celui
en qui la vie trouve, sans retour, son avenir.
C’est que l’espérance transcende le temps qui passe.

Elle se situe « au-delà de la fin », 

comme le dit un autre poème de cette époque.

Au-delà de la fin, il y a la fusion divine :
Ainsi par l’espérance suis-je inscrit en Toi ;
hors de toi je ne puis être.
Si je place le « moi » au-dessus de la mort,
l’arrachant au champ de la destruction,
c’est que ce « moi » est inscrit en Toi.

Cardinal Wojtyla ? Connais pas !


Justement, c’est parce que le Christ rayonne tellement en lui, et par lui, que le cardinal Wojtyla gagne rapidement en notoriété, aussi bien dans le monde profane international qu’au sein de l’Église.
Pour ce qui est de l’Église, Paul VI et les Pères du concile éprouvent une grande estime pour ce jeune cardinal. Cinq ans après la nomination de l’archevêque de Cracovie au cardinalat, Monseigneur Albino Luciani, patriarche de Venise, répond par l’affirmative à un groupe de pèlerins français qui lui demandent si l’élection d’un Pape non italien est possible ; il verrait, dit-il, deux cardinaux qui pourraient être papabile, le cardinal Kœnig, de Vienne, desservi cependant par son origine germanique ; l’autre, ce serait le cardinal Wojtyla, de Cracovie. Les Français sont surpris, ce nom leur est inconnu.
Curieusement, ou plutôt providentiellement, c’est ce même Albino Luciani, devenu Pape sous le nom de Jean-Paul I - Pape pour trente-trois jours ! - qui va frayer la voie à un Pape non italien, précisément à celui qu’il présageait cinq ans auparavant. Le Seigneur continue à forger son arme secrète…
C’est son activité au synode épiscopal à Rome autant que ses interventions au concile qui le font connaître davantage parmi les évêques et cardinaux. Paul VI a fondé le synode pour donner une expression concrète à la collégialité des évêques, définie par la « Constitution dogmatique de l’Église » Lumen Gentium (Lumière des nations). Dès le début, le cardinal Wojtyla souligne que le synode des évêques n’est pas une sorte de bras politique du gouvernement de l’Église, mais une véritable communion sacramentelle. Comme à son habitude, il porte un regard mystique sur les structures et réalités terrestres de l’Église. Ainsi lorsque fut évoqué à l’assemblée synodale de 1977 le climat hostile à la catéchèse en Pologne où « l’athéisme était imposé comme une religion d’État », il affirma que « les saints sont les meilleurs catéchistes » comme exemples de la « vertu héroïque » proposée par l’Évangile à tout disciple du Christ.
Au plan international, sa notoriété commence à se répandre grâce à son attitude de fermeté vis-à-vis du pouvoir communiste, en tandem avec le cardinal Wyszynski, archevêque de Varsovie Photo23 .
Et on apprend à le connaître plus directement grâce aux voyages qu’il entreprend dans un certain nombre de pays.

Regard sur l’Église universelle

En 1969, il visite le Canada et les États-Unis, parcourant en deux mois un très grand nombre de villes, rencontrant, bien entendu, les communautés polonaises, mais aussi d’autres communautés, tels les séminaristes noirs de Philadelphie, qu’il interroge sur la situation générale des Noirs américains. Précisément à Philadelphie il rencontre le cardinal John Krol, d’origine polonaise, nommé cardinal en 1967, en même temps que lui-même. À cette occasion, le cardinal Krol désirait vivement visiter la terre de ses ancêtres. Le pouvoir communiste lui refusa le visa. Alors le cardinal Wojtyla se rendit, à sa place, dans le village du Père de l’évêque de Philadelphie, en traîneau attelé d’un cheval, pour prier sur sa tombe.
En 1973, il se rend au Congrès eucharistique international de Melbourne, en Australie Photo24 . Il en profite pour visiter les Philippines, la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Zélande. À Canberra, les anciens combattants polonais lui offrent une statue d’acier dans laquelle ont été incorporés des balles et des éclats d’obus retirés des blessures de ces anciens soldats ; la statue est destinée à l’église en construction de Nowa Huta.
L’année suivante, le cardinal se rend en Tchécoslovaquie pour assister aux obsèques du cardinal Trochta que les communistes ont enfermé en prison pendant dix ans. On interdit aux cardinaux de Vienne, de Berlin et de Cracovie de concélébrer ; le Père Wojtyla prend place parmi les fidèles, va communier avec eux. À la fin de la messe, défiant le pouvoir, il prononce l’éloge funèbre du défunt.
Et puis il accueille de nombreux évêques et cardinaux français, italiens, belges, allemands et même africains qu’il accompagne à Auschwitz.

Couronnement d’un spirituel

Le témoignage le plus remarquable de sa notoriété comme évêque pénétré de haute spiritualité lui est donné en 1976. Paul VI l’invite à prêcher à la retraite de carême à laquelle participent traditionnellement le Pape et la Curie romaine. Le thème de la retraite s’enracine dans Gaudium et Spes, la constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, que le cardinal Wojtyla considère comme le joyau de Vatican II. Un ensemble de méditations sur la gloire de l’homme racheté par Dieu.
Le cardinal a médité longuement ses propos, y compris au cours de sa semaine de ski, en février. Et, comme à son habitude, il rédige ses conférences devant le Très Saint Sacrement où il se retire chaque matin entre 9 h et 11 h. Cette retraite le fait mieux connaître des membres de la Curie romaine.
Un mois plus tard, il reprend ses périples. Cette fois-ci, il se rend au Congrès eucharistique international, à Philadelphie. Il en profite pour donner une conférence, en anglais, à l’université de Harvard, sur le thème « Participation ou aliénation ». Il impressionne son auditoire de haut niveau. Thomas Crooks, qui dirige les programmes d’été, le trouve « éblouissant ». Brzezinski, politologue et futur conseiller à la Maison Blanche, est subjugué par « son intelligence et sa force sereine ».

Relations avec l’État

Avant de prendre une décision, le cardinal Wojtyla analyse le contexte en vue d’arrêter la décision à la lumière de principes fermement établis. Ainsi, lorsqu’en 1967 le général de Gaulle fit une visite d’État en Pologne, l’évêque de Cracovie s’excusa d’être « occupé », et le président français, qui comprit bien ce geste insolite, fut accueilli à la cathédrale par le sacristain. Ce n’est, bien entendu, pas le général de Gaulle qui était visé, mais le régime totalitaire polonais. Le gouvernement avait demandé à l’hôte français de ne pas rencontrer le cardinal Wyszynski, car les relations étaient tendues entre les autorités communistes et le primat polonais. C’est pour cette raison que l’évêque de Cracovie se refusa d’accueillir le général.
Les principes fermes sur lesquels le cardinal Wojtyla s’appuie sont réfléchis et éclairés. Ils tiennent compte du contexte politique, aussi oppose-t-on parfois sa « modération » à l’intransigeance du cardinal Wyszynski. Illusion trompeuse. Si Karol Wojtyla sait s’accommoder de solutions de compromis, jamais il ne franchira en retrait la ligne rouge où le compromis se fait compromission. Le gouvernement finit par se rendre compte qu’un tel personnage, s’il est souple dans la discussion et agréable dans la relation, est inflexible dès qu’un point crucial est touché. Le pouvoir le redoutera davantage que l’encombrant archevêque de Varsovie.
La liberté religieuse qu’il défend vigoureusement est justement le point crucial que le régime athée aurait voulu supprimer ; c’est l’obstacle qu’il ne franchira jamais. À aucun prix. Le régime vise plus particulièrement les jeunes encore malléables. Le malheur, pour lui, c’est que le cardinal Wojtyla attire les jeunes comme un aimant. Il en est de même des intellectuels dissidents qui voient en lui un puissant bouclier contre la mainmise du pouvoir sur les esprits. Dans le salon du palais épiscopal, intellectuels catholiques et intellectuels anticommunistes de gauche se réunissent de temps à autre autour du cardinal.

Une puissance invincible

La police secrète est bien entendu informée de ce danger. Le gouvernement redoute, comme la peste, l’accession de cet évêque redoutable au siège primatial de Pologne. Ce sera, pour le pouvoir polonais - et moscovite - mille fois pire. La voix si puissante en Pologne et déjà forte à Rome se verra offrir l’Europe et le monde entier comme espace de résonance. Le colosse aux pieds d’argile en sera ébranlé. « De combien de divisions dispose le Pape », demandait Staline ironiquement ? Le maître absolu du Kremlin ne pouvait imaginer que « les armées du Ciel » (Ap 19, 14) - celles de l’Esprit - remportent toujours la victoire finale. C’est la loi qu’enseigne l’histoire de l’humanité.
Et l’esprit invincible de l’homme, c’est l’amour. Là prend sa source l’extraordinaire rayonnement de Karol Wojtyla, être d’amour et de service. Les foules immenses qu’il va attirer à lui, hommes et femmes, jeunes et vieux, au long de l’étape finale de sa vie, ne s’expliquent pas autrement : Karol Wojtyla aime l’homme, car tout homme est créé à l’image de Dieu (G 1, 26).

TROISIÈME PARTIE
LE PAPE

CHAPITRE 15 :

UNE NOUVELLE INOUÏE : UN PAPE POLONAIS !           

Rome, 16 octobre 1978, à 18 h 43 : le cardinal Felici apparaît à la loggia de la basilique Saint-Pierre. Il s'écrie : « Habemus Papam ! ». « Nous avons un Pape ! » Acclamations de l'immense foule réunie sur la place ; puis silence et tension extrême. Quel est son nom ? Le cardinal Felici, prolongeant le suspense, s'arrête un instant, puis, lentement : « L'Éminentissime et Révérendissime Carol, cardinal de la sainte Église romaine Wojtyla, qui s'est donné le nom de Jean-Paul II. »
Une interrogation inquiète monte de la foule vers la loggia ; de tous côtés fusent des : « Qui est-ce ? » Au prénom « Carolum », la foule incrédule a pensé au vieux cardinal Carlo Confalonieri, quatre-vingt-cinq ans ! « Ils sont fous ! », a-t-on entendu. Mais Wojtyla, et encore prononcé à la polonaise ! Un nom jamais entendu par le plus grand nombre. Seuls les spécialistes ont immédiatement compris, non sans une extrême surprise. C'était tout autre chose deux mois plus tôt, à l'élection de Jean-Paul I ; dès qu'avait retenti le nom d'Albino Luciani, patriarche de Venise, la place Saint-Pierre s'était embrasée de cris de joie, d'applaudissements et d'embrassades. Carol Wojtyla ? Rien qu'une rumeur perplexe.
Et voici qu'apparaît le nouveau Pape, jeune encore, rayonnant de vie, et souriant. Il s'adresse à la foule en italien : « Le nouvel évêque de Rome, les cardinaux l'ont appelé d'un pays lointain, mais proche par la foi et la tradition… Pardonnez mon italien, si je fais des fautes, n'hésitez pas à me corriger. » Les sourires fleurissent sur les visages. Alors il dit qu'il a accepté son élection, qu'il « redoutait… dans un esprit d'obéissance à notre Seigneur Jésus-Christ, et de totale confiance en sa Mère, la Très Sainte Madone… »
« N'ayez pas peur ! » lance-t-il à la foule, six jours plus tard. « N'ayez pas peur d'accueillir le Christ ! » Plusieurs fois, de sa voix aux profondes résonances, il répète : « N'ayez pas peur », en écho aux paroles du Christ lors de la Transfiguration.
Comment le conclave des cardinaux en était-il arrivé à choisir le jeune cardinal polonais ?

Le précurseur, Pape pendant trente-trois jours        
Jean Paul 1er & Karol Wojtyla

Deux mois plus tôt, le 26 août 1978, le patriarche de Venise Albino Luciani a été élu, après la mort de Paul VI, dès le quatrième tour de scrutin, lors du plus court conclave de l'histoire de l'Église. Le beau sourire de ce fils de maçon a instantanément conquis le monde. On se souvient que, dès 1972, le cardinal Luciani voyait en Karol Wojtyla un papabile non italien. Plus curieusement encore, c'est lui, le Pape d'un mois, qui est appelé à frayer le chemin d'accès du siège de Pierre au cardinal polonais.
Deux semaines après son élection, Jean-Paul Ier reçoit le métropolite orthodoxe de Leningrad, Nikodem ; pendant l'entretien avec le Pape dans la bibliothèque, Nikodem, terrassé par une crise cardiaque, s'effondre dans les bras de celui-ci…
Jean-Paul Ier le suit dans la tombe trois semaines plus tard. Il a fallu ce très court règne pour ouvrir la voie à un Pape non italien. Le choc causé par la mort brutale du Pape a été inouï parmi les cardinaux. Le précurseur a rempli sa mission.

La prédiction d'Albino Luciani se réalise Il faudra deux jours pour que l'archevêque de Cracovie soit élu, dès le huitième tour de scrutin. Deux performances rapides, pour arriver à un résultat

novateur, révolutionnaire même : l'élection d'un Pape polonais !   

                         

Le conclave commença par un blocage. Il ne pouvait trancher entre deux candidats italiens : le cardinal Siri, de Gênes, conservateur, et le cardinal Benelli, de la Curie, ouvert aux innovations. En l'absence d'un troisième candidat italien, le nom du cardinal polonais émergea aussitôt, puis, rapidement, s'imposa. À chaque tour de scrutin, le nombre des suffrages se portant sur son nom augmentait. À la fin du second jour du conclave, le cardinal Wojtyla fut élu vers 17 h 15. « Acceptes-tu l'élection ? », lui demanda le cardinal Villot. Devant le poids écrasant de la charge, l'évêque de Cracovie accepta sans hésitation. Il reconnaissait la volonté de Dieu. Quittant alors la chapelle Sixtine, où avait eu lieu l'élection, il se rendit au vestiaire pour y revêtir la soutane blanche. Cette pièce s'appelle « la chambre des larmes ». Pleurs d'émotion versés par les Papes nouvellement élus. Il y avait trois soutanes, une grande, une moyenne, une petite. La grande lui allait fort bien. Petit symbole initial d'un grand et long pontificat.…(supprimer les…)
À Wadowice, ville natale de Karol Wojtyla, le curé prie dans l'église. Soudain un de ses vicaires accourt et s'écrie : « Nous avons un Pape ! » « Qui c'est ? », demande le Père Edward Zacher. « C'est Lolek ! », clame le jeune prêtre essoufflé. Déjà les gens affluent vers l'église.
Quant au pouvoir athée polonais, il est atterré. Pour une fois, il ne se trompait pas.

Le couronnement

Le « couronnement » du Pape n'est rien d'autre que l'inauguration officielle du ministère pontifical. Jadis, c'était aussi l'entrée en fonction du monarque temporel des États pontificaux. Grâce à Dieu, le Pape est débarrassé de ce boulet qui n'a rien à voir avec l'Évangile. Il n'y a plus d'États pontificaux. Les 40 hectares du Vatican suffisent amplement à l'exercice de l'autorité spirituelle du successeur de Pierre, « Serviteur des serviteurs ». Il reste la réalité, qui est plutôt une fiction, de l'État du Vatican ; elle permet au Pape d'être reconnu comme chef d'État et d'entretenir des relations diplomatiques avec un grand nombre d'États.
La cérémonie du couronnement a lieu le 22 octobre 1978. Le vaste vaisseau de la basilique Saint-Pierre est bondé de fidèles. Elle est simplifiée, ce qui souligne le sens des actes et des gestes. Le cardinal Felici place le pallium sur les épaules du Pape, une étole en laine d'agneau, c'est le symbole de son autorité . Puis rangés sur une file, les cardinaux prêtent serment à celui qu'ils ont élu. Quand c'est le tour du cardinal Wyszynski, Jean-Paul II se lève et serre le vieil homme contre lui. Puis c'est la messe pontificale, retransmise dans le monde entier, y compris, pour la première fois, en Pologne. L'autel de la basilique est orné de glaïeuls rouges et blancs, les couleurs polonaises. La cérémonie est retransmise sur la place Saint-Pierre par écrans géants. Une foule immense, évaluée à plus de trois cent mille personnes, débordant sur les avenues adjacentes, guette les paroles du nouveau pontife, après l'Évangile.
Jean-Paul II reprend d'abord les paroles de Pierre affirmant la divinité de Jésus de Nazareth : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » (Mt 16, 16). Puis, il développe l'affirmation : Jésus est la vérité de la condition humaine. Il nous révèle, en profondeur, la vérité sur Dieu et sur l'humanité. Le Pape, « Polonais devenu Romain », rappelle alors que l'unique pouvoir restant à l'Église est celui du « mystère de la Croix et de la Résurrection ». Ensuite il lance le fameux : « N'ayez pas peur », trois fois répété. Et il termine en adressant aux chrétiens un appel à la prière : « Priez aussi pour moi. Aidez-moi à être capable de vous servir. »
Puis il s'avance vers la foule et bénit le groupe de handicapés en fauteuils roulants. Un enfant s'élance vers lui pour lui offrir des fleurs. Un prélat le repousse. Le Pape l'en empêche et serre l'enfant sur son cœur. Rentrant dans ses appartements, il reparaît à la fenêtre, salue encore affectueusement la foule et lui lance avec le sourire : « Il est temps que chacun parte déjeuner, y compris le Pape. »
Le ton est donné. Plongée dans les profondeurs du message évangélique ; humour et amour dans ses contacts avec la foule ; cadrage des événements par les réalités historiques de ce temps. Le nouveau Pape est vraiment celui dont le dernier quart du XXe siècle a besoin : maître du temps par la prière, maître des médias par sa forte « présence » ; maître de sa propre liberté intérieure par sa foi, sa force et sa volonté, toutes trois inébranlables. Ainsi sera-t-il aussi le maître de l'appareil parfois lourd et encombrant de l'Église…

Un Pape universel

Dès son entrée en fonction, Jean-Paul II porte sur le monde entier un regard universel, déterminé par le nom même de la foi qu'il va servir : une foi « catholique », c'est-à-dire « universelle ». Son intérêt primordial se porte d'abord sur l'Église, présente dans les cinq parties du monde. Dès le lendemain de son élection, il concélèbre avec les cardinaux sur les lieux mêmes du conclave. Il leur parle de son « devoir essentiel » : il s'agit, leur dit-il, pour eux tous et pour lui-même, de « reprendre en main la magna carta du concile Vatican II, la constitution dogmatique Lumen Gentium - Lumière des nations - pour méditer sur la nature et la fonction de l'Église, sa manière d'être et d'agir » ; ainsi pourra-t-elle s'acquitter de sa mission « sur les chemins de la vie et de l'histoire ». Et puis, ajoute-t-il, il entend dédier son pontificat à l'unité chrétienne et au renforcement du rôle de l'Église dans la construction de la paix et de la justice parmi les nations, avec un accent spécial sur la liberté religieuse. Un ambitieux programme !
Le 20 octobre, le Pape reçoit le corps diplomatique. Dans ces diplomates, il voit « non seulement les représentants de gouvernements, mais aussi de peuples et de nations », avec leurs cultures, traditions et langues, dont la grande diversité crée la splendeur du jardin de l'humanité. Il faut respecter ces valeurs spécifiques, comme il l'a lui-même apprit dans le passé tragique de la Pologne.
Le nouveau Pape donne ainsi une orientation rénovée de l'action internationale du Vatican ; les cultures en seront le point d'appui.
Dès le lendemain de son intronisation, il reçoit les pèlerins polonais, venus par milliers à Rome. Il laisse parler son cœur. Puis il souligne que l'élection d'un Pape polonais, exclue avant la mort de Jean-Paul Ier, élu le jour de la fête de Notre-Dame de Czestochowa, n'a été rendue possible que parce que Dieu le voulait ainsi. Et il leur remet deux lettres, l'une pour le peuple polonais, l'autre pour ses anciens diocésains de Cracovie.
Dans une lettre manuscrite qu'il écrit, ces jours-là, à sa cousine Felicia, fille de la sœur de sa mère, il affirme son attachement aux souvenirs personnels : « Je pense beaucoup à mes parents… et à ta mère et ton frère qui ont toujours été si bons pour moi… De ma proche famille, il ne reste plus que toi. »
Ainsi du siège de Pierre, Jean-Paul II jette un regard sur son pays et le monde entier ; et il se souvient de ses racines personnelles.
Anticipant sur ses voyages autour du globe, il s'échappe le plus souvent possible, dès les premiers mois, de sa prison dorée du Vatican… Le 29 octobre, il se rend au sanctuaire marial de Mentorella, qui l'avait « beaucoup aidé à prier » lors de ses études et de ses voyages à Rome. « La prière, première tâche d'un Pape, condition première de son service dans l'Église et le monde. » Le 5 novembre, il est à Assise, « où le Poverello grava les paroles du Christ dans le cœur des hommes de son temps ». Le même jour, il est à Sienne, où sainte Catherine rappela si souvent les Papes à leurs devoirs, amenant, entre autres, Grégoire IX à quitter Avignon pour retourner à Rome. « La mission des femmes, dit-il, est profondément inscrite dans le mystère de l'Église. » Il laisse entendre qu'il aura bien des choses à dire à ce sujet. Et des choses capitales…
Le 9 novembre, il reçoit les prêtres du diocèse de Rome, son nouveau diocèse. « Accueillez-moi comme vous avez accueilli mes prédécesseurs au fil des siècles », leur dit-il. Et à travers eux, il adresse un vibrant appel à la conversion aux Romains dont la foi s'affadit.
Un peu plus tard, il reçoit treize mille adolescents enthousiastes. « Allez dire à chacun que le Pape compte beaucoup sur la jeunesse », leur demande-t-il. Durant tout son pontificat, il sera magnifiquement payé de retour par des foules immenses de jeunes, captivés mystérieusement par ce Pape médiatique, doué du charisme d'une rayonnante présence personnelle et spirituelle.

La journée de Jean-Paul II

« Ce n'est pas facile », confie le Pape avec un brin d'humour - immergé dans un flot d'amour. Pas facile de se lever à cinq heures et demie du matin après un arrachement au sommeil réparateur. L'emploi du temps est tellement chargé, jour après jour ! Mille obligations s'enfilent les unes aux autres ; à la prière, la plus douce et indispensable d'entre elles, est réservée la part du lion. Enfin, dix-huit heures après le lever, c'est l'heure du repos nocturne. Levé avant le jour, couché bien après la tombée de la nuit, tel est le partage entre veille et sommeil des vingt-quatre heures du Pape polonais.
Au lever, après la toilette, une heure de prière et de contemplation devant le Saint Sacrement, suivie par l'Eucharistie. À 8 h 30, petit-déjeuner en compagnie de quelques visiteurs invités après la messe. De 9 h 30 à 11 h, il écrit, dans sa chapelle. Encycliques, exhortations, discours y naissent dans la lumière divine. Le pur intellect lié à la foi, et à son service. De 11 h à 13 h 30, audiences officielles. À 13 h 30, déjeuner : hors-d'œuvre, pâtes, viande ou poisson, gâteau et fruits frais, vin et eau minérale. À la fin du repas, dix minutes de repos consistant le plus souvent en une promenade dans les jardins, chapelet en main, comme à plusieurs reprises, au long de la journée. Le Pape le plus marial est un fervent fidèle du rosaire.
À partir de 15 h, correspondances diverses, décisions urgentes. En fin d'après-midi, défilé de ses collaborateurs les plus proches : préfets de congrégations, secrétaire d'État.
Dîner à 19 h 30, entouré d'invités, comme à tous les repas. De 21 h à 23 h, lecture et travaux d'écritures. Jean-Paul II écrit lui-même ce qu'il publie ; les brouillons sont revus par des collaborateurs. Il lui arrive de travailler sur des ébauches rédigées, à partir d'instructions, par des membres de la Curie ou des proches collaborateurs.
Ainsi ne pourra-t-il jamais murmurer le soir, en écho à l'empereur Marc-Aurèle constatant de temps à autre : « Diem perdidi » - j'ai perdu ma journée. De telles journées, aussi heureuses ou épuisantes soient-elles, se concluent nécessairement pour le Pape par le « Diem non perdidi » que Marc-Aurèle, l'empereur adepte du stoïcisme, exprimait, dans cette même Rome, les soirs où il relisait sa journée avec contentement.

Et la part du corps ?

L'être humain n'est pas pur esprit. Son corps exige sa part d'attention, de respect même. Part congrue de la dizaine de minutes de promenade après le déjeuner, de quelques minutes de nage dans la piscine que Jean-Paul II a fait construire au sous-sol. Et surtout détente estivale dans les montagnes qu'il aime tant. Souvent dans les Dolomites, avec de longues randonnées, au cours desquelles il salue les passants de sa canne.
Cette part laissée au corps est-elle suffisante ? Plus les charges sont écrasantes, plus le corps exige d'être traité conformément aux lois de la nature. L'activité physique, marche ou sport, doit être considérée comme partie intégrante du travail, étant indispensable à l'équilibre harmonieux de tout l'être. Le déclin physique rapide du Pape, dans la seconde partie de son septuagénariat, s'il est dû à la maladie, n'est-il pas également dû à un déficit permanent de la part concédée au corps ? Jean-Paul II s'en est bien rendu compte dès les premiers mois du pontificat ; regardant un jour de décembre une épreuve de ski à la télévision, il murmure : « C'est très bien, mais je ne pourrai plus en faire autant. Je suis rouillé. Il me faut des jambes neuves ! »

Une ambiance du pays natal

De Cracovie, Jean-Paul II a amené son fidèle secrétaire, le Père Stanislas Dziwisz. Un prêtre de quarante ans, discret, aimable, toujours maître de lui au milieu des multiples sollicitations auxquelles il est exposé, impassible face aux emportements de certains, efficace dans son travail. Bref, le collaborateur idéal.
Et puis il y a, autour de lui, les cinq religieuses polonaises chargées de l'intendance. Sœur Tobiana est la Mère supérieure qui coordonne et veille sur la bonne marche de la maison pontificale ; Sœur Eufrosyna est chargée de la correspondance privée importante du Pape ; Sœur Mathilde a la charge de la garde-robe pontificale ; Sœur Fernande fait les courses ; et Sœur Germaine s'active à la cuisine où elle établit un mélange subtil de mets polonais et italiens. Comme boisson, le Pape a sa préférence : la Zywiec, une bière envoyée de Pologne.
Ainsi Jean-Paul II crée-t-il, dans sa maison romaine, l'atmosphère qu'il a connue pendant cinquante-huit ans. On ne transplante pas un arbre de cet âge. La terre natale continue à nourrir les racines, même au loin. Respirer cet air, aux heures non officielles, au Vatican même, pouvoir s'entretenir avec des êtres proches par la langue maternelle, celle du cœur, constitue dans la vie d'un homme, quel qu'il soit, un facteur d'équilibre intérieur.

CHAPITRE 16 :
L'ÉVANGILE AVANT TOUT

Un signe qui ne trompe pas : dès ses premiers déplacements à Rome et à l'extérieur de la ville, des foules nombreuses et enthousiastes se portent sur son passage ; elles sont attirées par cette sorte de magnétisme indéfinissable que dégage cet homme. Une attirance qui ne se démentira jamais, tout au long de son pontificat, partout dans le monde. Est-ce la mystérieuse séduction de la sainteté ? Qu'est donc la sainteté d'un être humain, dès lors que « Dieu seul est saint » ? C'est, tout simplement, le reflet qu'il donne par sa vie et tout son être de l'unique sainteté divine.
Depuis sa jeunesse, Karol Wojtyla, homme de prière, jette sur tout être et toute chose le regard intérieur puisé dans l'Écriture Sainte et la contemplation. C'est ainsi que l'on apprend, petit à petit, laborieusement, à penser comme Dieu.
Alors la douloureuse parole relatée par le prophète Isaïe ne s'applique plus : « Vos pensées ne sont pas mes pensées », dit le Seigneur (Is 55, 8).
Ainsi onze jours après son élection, Jean-Paul II se rend pour la première fois à sa résidence d'été, à Castel Gondolfo. Sur les trente kilomètres du parcours la foule est amassée pour l'acclamer. Aucun Pape n'a jamais déplacé de telles masses. Devant la résidence l'attendent des enfants en grand nombre ; ils lui offrent des oiseaux blancs et des oiseaux jaunes : les couleurs du Vatican. L'Italie a adopté sans réserve ce Pape qui a franchi le rideau de fer.
Jean-Paul II n'a qu'une loi : l'Évangile. Que rien ne s'interpose entre lui et la Bonne Nouvelle qu'il est chargé de répandre dans le monde ! Le 12 novembre, il se rend à la basilique Saint-Jean-de-Latran, siège de l'évêque de Rome. En chemin, il passe devant le Capitole. Il s'arrête et y entre pour saluer le maire de Rome. Carlo Argan est communiste. Le Pape l'embrasse. Les gardiens farouches de l'étiquette papale sont scandalisés ; cela n'est pas permis. Au diable l'étiquette fabriquée par les hommes si elle fait écran à sa mission de paternité universelle, reflet de celle du Père céleste ! Les Monsignori s'en apercevront souvent, à leur grand déplaisir ; pour la première fois, leur pouvoir est entamé.

Innovation et tradition

Innovation où il le faut, tradition où elle est signe de vocation, appel de Dieu. Dès le 10 novembre, l'évêque de Rome qu'il est - et qui fait de lui le Pape - a réuni le clergé et les religieuses de son diocèse. Là aussi, enthousiasme à l'italienne, débordant et bon enfant. Leur évêque leur rappelle le sens de leur vocation ; elle exige d'être visible « en s'exprimant dans l'habit religieux ; n'en ayons pas honte », leur lance-t-il ! Depuis une dizaine d'années, prêtres et religieuses jettent aux orties, partout dans le monde, soutanes et longues robes noires, créant ainsi leur propre aggiornamento postconciliaire…
Maintenir l'essentiel, écarter ce qui est secondaire. La visibilité de l'Église, de l'homme de Dieu est du domaine de l'essentiel. De même l'annonce de l'Évangile, par le témoignage de vie du chrétien autant que par la parole. L'étiquette pontificale, alourdie par les siècles, est en revanche très secondaire ; elle doit être ignorée chaque fois qu'elle empêche un geste témoignant de l'essence divine de l'homme. Jean-Paul II est un philosophe aux idées claires, autant qu'un théologien intégralement fidèle au maintien de la foi. Celle-ci est l'héritage de vingt siècles d'action du Saint-Esprit dans le cœur des disciples du Christ ; le Pape a distingué constamment les deux natures : l'essentielle et la secondaire. Il l'a fait dès le premier jour de son pontificat, comme il n'avait cessé de le faire au long de son sacerdoce et de son épiscopat.
Ayant reconnu la volonté de Dieu dans son élection, il est entré avec un naturel, une aisance même dans la fonction pontificale qui a séduit les chrétiens. En témoignent les premières paroles adressées à la foule du haut de la loggia - une première entorse à l'étiquette -, ou encore l'arrêt au Capitole pour saluer le maire communiste. Venu de l'Est, où les populations sont étouffées par une idéologie meurtrière et absurde, ce Pape est un homme libre en Dieu seul.

Pierre sur les routes du monde

Rome est son siège, le monde, sa paroisse. De même qu'il a pris souvent son bâton de pèlerin pour parcourir les pays alors qu'il était cardinal-archevêque de Cracovie, de même le reprend-il plus vigoureusement que jamais comme Serviteur des serviteurs de l'Église universelle Photo26 .
Son premier voyage a lieu au Mexique, trois mois après son élection. Non pas tant pour visiter ce pays que pour participer à la conférence générale des évêques sud-américains à Puebla. Il y est accueilli par un pouvoir sectaire, haineux du christianisme. Le président mexicain, Lopez Portillo, lui réserve un accueil glacial et méprisant : « Monsieur, rejoignez maintenant les gens de votre croyance », lui lance-t-il en guise de conclusion. En revanche, les catholiques mexicains - 91 % de la population - débordent d'enthousiasme, comme partout ailleurs. Quatre millions d'entre eux l'acclament au sanctuaire national Notre-Dame-de-Guadalupe. Aux évêques, réunis à Puebla, il parle du droit des Indiens, citoyens de seconde zone. Et il leur défend, ainsi qu'à leur clergé, tout engagement autre que religieux. La « théologie de la libération », d'essence marxiste, a pollué l'esprit de nombre de clercs.
Le franc-parler caractérise ce premier voyage comme il marquera, par la suite, tous les voyages du Pape. L'annonce de l'Évangile ne tolère nulle ambiguïté. « Que votre oui soit oui, et votre non, non. Tout le reste vient du démon » (Mt 5, 37), dit Jésus.
Six mois plus tard, le voici en Pologne. Le 10 juin 1979 il est à Cracovie. Brejnev s'est débattu pour empêcher ce voyage. En vain. De son point de vue, il n'a pas tort. Les visites de Jean-Paul II dans le glacis occidental de l'empire soviétique entraîneront celui-ci dans un maelström destructeur, dix ans plus tard.… Photo27 et supprimer les…
C'est que l'arrivée en Pologne de l'un des leurs, parvenu au sommet de l'Église, éveille dans la conscience nationale, chloroformée par une idéologie barbare, un sentiment de fierté, voire d'orgueil national inouï. Le vent de l'histoire souffle à nouveau dans leur sens. Le Pape tient à se rendre à Auschwitz, « Golgotha du monde contemporain ». Il fait aussi le « pèlerinage » de l'origine et du souvenir dans sa ville natale, Wadowice. À Czestochowa, à Jasna Gora Photo28 , à Nowa Huta, d'immenses foules affluent sur son passage. Un Polonais sur trois aura vu et salué l'enfant du pays devenu « le roc » sur lequel le Christ bâtit son Église.

Attaque frontale du féminisme

Jean-Paul II a une perception exceptionnellement haute de la femme, de sa place dans la société et l'Église. Ses textes en témoignent abondamment. Comment pourrait-il en être autrement chez un Pape qui vénère Marie plus qu'aucun autre avant lui ? « Totus tuus », telle est sa devise - Je suis tout à toi.
Washington, le 8 octobre 1979, dans l'église de l'Immaculée Conception. Jean-Paul II parle à cinq mille religieuses, les deux tiers en robes de couleurs. Après l'exhortation du Pape, Sœur Teresa Kane, présidente de la Conférence des religieuses, se lève et l'interpelle. Elle parle des « souffrances et des frustrations des femmes dans l'Église » ; elle réclame leur accès à tous les ministères sacrés, y compris, bien entendu, au sacerdoce. Le Pape (supprimer)laisse passer l'orage(remplacer par : ne répond pas). Il publiera plus tard un texte interdisant à jamais le sacerdoce ministériel aux femmes. Pour quelle raison ? Tout simplement parce que le Christ a manifesté sa volonté en ne choisissant que des hommes pour ses douze apôtres, qui étaient à la fois prêtres et évêques. (supprimer :)Si Jésus en avait décidé autrement, Jean-Paul II eût été heureux d'accéder à la demande des femmes d'aujourd'hui. La femme a exercé, au long de l'histoire de l'Église, une autorité sacerdotale bien plus déterminante que celle du sacerdoce ministériel. Un fait à considérer avec le regard intérieur, sans doute étranger au féminisme puisé dans le monde par Sœur Kane.
Les autres étapes de ce premier voyage au pays de Lincoln se sont fort bien passées, y compris sa réception à la Maison Blanche par le président Carter, preacher protestant du Sud profond. De même son discours devant l'assemblée générale des Nations unies, où il a parlé de l'unicité de l'être humain, aux droits inaliénables.

Projet d'un tueur fameux

Six semaines après le périple américain, Jean-Paul II est en Turquie. Voyage périlleux ; un tueur, fameux par la suite, a juré d'assassiner le Pape s'il mettait le pied en Turquie. Mehmet Ali Agca, condamné pour avoir tué le directeur d'un journal, s'est évadé de prison. Il a fait connaître son intention par une lettre publiée dans la presse.
Le voyage en Turquie a pour objectif de relancer le dialogue avec l'Église orthodoxe. À la cathédrale Saint-Georges-du-Phanar, le Pape assiste à la messe célébrée par le patriarche de Constantinople, Dimitrios Ier. Il y prédit que « le troisième millénaire verra le retour de l'unité rompue au second ». En Turquie, Jean-Paul II ne peut manquer l'étape d'Éphèse, ville où Marie s'est réfugiée après l'Ascension, d'après la tradition.
À la fin de 1979, première année du pontificat, le Pape avait entrepris quatre voyages qui lui ont permis de visiter sept pays. Le grand voyageur amorce ainsi ses tours du monde. Oui, l'Évangile avant tout, et annoncé par Pierre lui-même dans le monde entier ! N'est-il pas le chef de l'Église « catholique », c'est-à-dire répandue sur toute la planète ?

CHAPITRE 17 : COMBAT POUR LA PURETÉ  DOCTRINALE ET LA JUSTICE SOCIALE

L'année même où Jean-Paul II est élu, deux théologiens, Hans Küng et Edward Schillebeeckx sont depuis quelque temps en conflit avec la Congrégation romaine de la doctrine de la foi.
Küng, auteur d'une trentaine de livres, dont une vingtaine traduits en français, est professeur de théologie dogmatique et œcuménique à la faculté de théologie catholique de la célèbre université allemande de Tübingen. En 1962, Jean XXIII l'avait nommé consulteur au concile. Ses ouvrages L'Église (1967) et Être chrétien (1974) ouvrent et alimentent ce qu'on a appelé l'affaire Küng. L'épiscopat allemand et Rome lui reprochent ses formulations ambiguës sur la divinité du Christ et sur l'infaillibilité du Pape en matière de foi et de mœurs. Ainsi, pour lui, l'Église n'est pas infaillible ; elle est, en revanche, « indéfectible », c'est-à-dire gardée dans la vérité tout en pouvant se tromper sur des points particuliers. Lui-même n'a cessé d'affirmer passionnément son appartenance à l'Église catholique. L'affaire Küng, dont les médias ont fait leurs choux gras, se termine en 1979 ; Rome lui retire « la mission canonique » lui permettant d'enseigner la théologie catholique. L'université de Tübingen le garde dans son corps professoral. Il reste pleinement prêtre catholique.
Edward Schillebeeckx, dominicain flamand belge, est professeur de dogmatique et d'histoire de la théologie à l'université hollandaise de Nimègue. Il est imprégné de la théologie du Père Chenu, initiateur d'une
« théologie vivante » appelée à répondre aux problèmes de notre temps. Il est le conseiller du cardinal Alfrink, d'Utrecht. Au concile, il est très actif, multipliant des conférences où il critique les projets de textes préparés par la Curie romaine. Après la publication de deux livres sur Jésus, il est convoqué à un « colloque » à Rome en 1981, pour s'expliquer sur les ambiguïtés de sa christologie ; en effet, il affirme qu'il ne faut pas prendre les évangiles à la lettre, mettant par exemple en doute la Résurrection de Jésus.

Arrêter les dérives
Les gardiens de la pureté doctrinale, ce sont Pierre et ses successeurs, « roc » sur lequel est construite l'Église (Mt 16, 18) et détenteurs des « clefs du Royaume de Dieu » (Mt 16, 19). Jean-Paul II a une conscience aiguë de sa mission. Il ne peut accepter que le dépôt multiséculaire de la foi soit altéré par des hypothèses de théologiens, ou bien que la discipline de l'Église soit remise en question par des théologiens contestataires ou des évêques novateurs.
Parmi ces derniers, il eut affaire, dès 1980, à l'épiscopat hollandais. Les Pays-Bas sont le pays moteur de la libéralisation des mœurs. On y prône le mariage des homosexuels, la vente libre des drogues, la cohabitation juvénile, dissociant liberté et licence de la responsabilité individuelle. L'épiscopat hollandais transpose dans la discipline ecclésiale et sa réforme une vision libérale similaire. Il réclame l'ordination des femmes et le mariage des prêtres. Jean-Paul II le convoque à un synode à Rome. Il lui fait comprendre que ces questions relevant, certes, de lois d'Église, sont du ressort de sa propre autorité et de celle d'un concile œcuménique.
Ainsi Jean-Paul II arrête-t-il, dès le début de son pontificat, les dérives apparues au sein de l'Église depuis une vingtaine d'années. Il affirme avec force son « autorité », c'est-à-dire le droit de décision qui lui est conféré en vertu d'un mandat divin.

Les premiers fruits
C'est dans ce même esprit qu'au cours de son premier voyage en France, il lance, le 2 juin 1980, devant 300 000 fidèles réunis au Bourget, son fameux : « France, fille aînée de l'Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » Et, encore dans cet esprit, un mois plus tard, il interpelle les évêques et les prêtres brésiliens à Manaus : « Votre vocation vous interdit, clairement et sans ambiguïté aucune, toute appartenance politique, toute soumission à une idéologie. » Il ne manque pas, dans ce pays où règnent de scandaleuses inégalités sociales, de fustiger une telle injustice ; aux paysans miséreux il rappelle que « la légitime propriété de la terre est un droit universel ». Une société n'a de raison d'être que si elle est socialement juste.
Pureté doctrinale, liberté religieuse et justice sociale sont ainsi constituées en courants majeurs irriguant le nouveau pontificat.
Les premiers fruits de son voyage de juin 1979 se manifestent dès l'été 1980 en Pologne. Pour mettre fin à la grève sans précédent qui secoue les chantiers navals de Gdansk, le gouvernement communiste concède la création de Solidarnosc, le premier syndicat libre de l'empire marxiste-léniniste. Le passage du Pape polonais, un an plus tôt, a été suivi d'un prodigieux réveil des énergies. Le 31 août 1980, l'accord avec le gouvernement est signé, au nom des grévistes, par leur leader, calme et résolu. Il sort un stylo orné de la photo du Pape ; au revers de sa veste, il a fixé l'image de la Vierge de Czestochowa. Lech Walesa sera le premier président de la Pologne libre, en 1990, et prix Nobel de la paix en 1993.
Cette entorse syndicale à une sacro-sainte idéologie totalitaire est intolérable pour les maîtres du Kremlin. En décembre 1980, le Pape reçoit un appel téléphonique de Zbigniew Brzezinski, conseiller pour la sécurité nationale du président Carter, l'informant qu'une invasion militaire soviétique en Pologne est imminente. Les satellites US viennent de révéler d'importants mouvements de l'armée soviétique aux frontières polonaises. Les USA mettent l'Union soviétique en garde contre toute entreprise belliqueuse. Moscou recule. L'intermède Gorbatchev pourra s'ouvrir cinq ans plus tard.…
Ainsi l'action déterminée de Jean-Paul II provoque-t-elle des retombées inattendues. « Le Maître de l'Histoire », le Seigneur Dieu, est à l'œuvre. Karol Wojtyla, « providencialiste », en est intimement convaincu. Et c'est lui qui est « l'instrument » choisi par la divine Providence.
Six mois après la signature de l'accord de Gdansk, Lech Walesa est reçu par Jean-Paul II à Rome. « Le fils vient voir son père », lui dit le leader syndical. Le Pape souligne l'importance de la lutte menée par Solidarnosc pour le respect du droit syndical. Il ajoute : « Cette lutte n'est dirigée contre qui que ce soit ; elle est dictée par la loi universelle des peuples. »
En avril 1981, l'Union soviétique organise les grandes manœuvres militaires du pacte de Varsovie en Pologne. Mise en garde lancée au général Jaruzelski, Premier ministre du gouvernement polonais. Brejnev l'a convoqué à plusieurs reprises à Moscou, le sommant de mettre fin à l'action contre-révolutionnaire.
Le 13 mai 1981, c'est l'attentat de Mehmet Ali Agca. Ce terroriste, issu de la pègre turque, sera condamné le 22 juillet 1981 à la prison à perpétuité.
La coïncidence entre l'attentat du 13 mai 1981 et la croissante exaspération du pouvoir soviétique quant au rôle que Jean-Paul II joue dans l'éveil polonais - et, par résonance, dans celui des autres démocraties populaires - est tellement insolite et frappante qu'on ne saurait ne pas s'interroger sur la force occulte qui a pu téléguider le truand Agca. Le verdict officiel du procès rendu le 25 septembre 1981 le suggère, d'ailleurs. Si tel était le cas, Agca lui-même l'ignorait sans doute, car le KGB était passé maître dans le masquage de ses entreprises criminelles. L'ombre du Kremlin dans l'attentat est d'autant plus vraisemblable qu'en novembre 1979 les chefs soviétiques avaient mis au point un « plan d'action contre la politique du Vatican relative aux États socialistes ». …(supprimer les…)

CHAPITRE 18 :
LE PAPE REPREND SON BÂTON DE PÈLERIN

Six mois après sa sortie de l'hôpital Gemelli où il a passé soixante-dix-sept jours, Jean-Paul II reprend ses périples : l'Afrique, du 12 au 19 février ,
l'Europe et l'Amérique latine avant le 10 octobre, une dizaine de pays en tout. Une douzaine d'autres pays européens et sud-américains s'ajoutent en 1983 à la liste déjà longue des pays visités.
Ces visites ne manquent ni d'épreuves ni de dangers. Au Nigeria, les chefs religieux musulmans refusent de rencontrer le Pape ; à Fatima, un prêtre intégriste, le Père Krohn, se jette sur lui, une baïonnette à la main. Heureusement, les gardes du corps le maîtrisent avant qu'il ait pu frapper.

Il s'est justement trouvé à Fatima, ce 13 mai 1982, pour remercier la Vierge de l'avoir protégé un an auparavant, jour pour jour .  

Le Pape marial en est intimement convaincu, d'autant plus que Marie est apparue aux petits bergers de Fatima un 13 mai. C'était en 1917. Par les enfants, la Vierge avait mis en garde contre la proche implantation de l'athéisme en Russie, et le danger que le régime athée qui y triompherait ferait courir au monde. En vain. Cinq mois plus tard aura lieu la révolution d'octobre et Lénine formera le Conseil des commissaires du peuple… À Fatima Jean-Paul II rencontre longuement sœur Maria Lucia Dos Santos, carmélite, seule survivante des trois petits bergers de 1917. Les deux autres, Jacinte et François, âgés de dix et onze ans lors de l'apparition, sont morts en 1919. Jean-Paul II les a béatifiés en 2000. Lors de son pèlerinage, le 13 mai 1982, sœur Maria Lucia a confié au Pape, le troisième secret dévoilé par la Vierge aux enfants en 1917. Il sera divulgué pour l’année Saint 2000.

Le message aux continents

Que dit le Pape aux immenses foules qui ne cessent de se rassembler autour de lui, au cours de ses voyages ?
Il dit l'Évangile. La Bonne Nouvelle, qui s'incarne dans les cultures et libère les hommes. Jésus-Christ est « la lumière du monde », l'unique Sauveur. Et l'Église est envoyée dans le monde pour annoncer aux hommes qu'ils sont sauvés. C'est parce que Dieu est amour que le Père céleste a envoyé son Fils unique pour sauver les hommes. Jésus n'est pas venu « pour juger le monde, mais pour que par Lui le monde soit sauvé » (Jn 3, 17)

                      
Aux Africains il insuffle la fierté de leurs cultures marquées par la joie de vivre, le respect des mères et des enfants, celui dû aux anciens, à l'âge de la sagesse, leur sens communautaire, leur spontanéité .
Aux Sud-Américains, il tient le langage des exigences de l'Évangile. Il dénonce l'abîme entre les riches et les immenses foules de pauvres. Il demande aux responsables politiques et économiques de bâtir un ordre social fondé sur la justice. Aux responsables religieux il demande d'animer une Église engagée, mais non pas partisane, libre de toute tentation idéologique. La libération de l'homme par l'Évangile est intérieure. Ainsi devenu un être libre, il est armé pour s'engager dans la lutte politique afin que progresse la justice sociale.

 

Une messe pontificale sabotée

Au Nicaragua, gouverné par un régime marxiste auquel collaborent deux prêtres, membres du gouvernement, le Père d'Escoto, ministre des Affaires étrangères et le Père Cardenal, en charge de la Culture et de l'Alphabétisation, Jean-Paul II n'évite pas la confrontation, par souci de clarté. Déjà en janvier 1979, à la Conférence épiscopale des pays latino-américains de Puebla, au Mexique, il a souligné que le Christ rejette tout mélange d'attitudes purement politiques et des choses divines, ainsi que tout recours à la violence. Les catholiques adeptes de la révolution sandiniste se veulent membres d'une « Église populaire » qu'ils opposent à l'« Église institutionnelle ». Utopie idéologique qui trahit l'Évangile. Le Christ est le Sauveur de tous les hommes, de tout l'homme.
Le Pape arrive à Managua le 4 mars 1983. Tous les membres du gouvernement sont alignés sur la piste pour le saluer à son arrivée. En passant devant le Père Cardenal, celui-ci ôte son béret révolutionnaire et fait une génuflexion. Il est pieux, mais d'une piété teintée de marxisme. Jean-Paul II le sermonne d'un doigt et lui dit, cordialement, il est vrai : « Mettez-vous en règle avec l'Église. » Il est en effet interdit au clergé d'exercer des fonctions politiques.
La messe papale, sur une place de Managua, réserve de nouvelles surprises. Des portraits géants de Sandino, de Marx et de Lénine ornent la place. Dans la nuit, les sandinistes ont occupé les premières rangées. Derrière l'autel, les membres du gouvernement sont sur une plate-forme surélevée. Pendant la messe, ils se mettent soudain à brandir le poing et à hurler : « Le pouvoir au peuple ! » Durant le sermon du Pape, les haut-parleurs sont coupés dès qu'il parle de l'impossibilité d'une « Église populaire ». En même temps la meute sandiniste se met à hurler. Exaspéré, Jean-Paul II crie : « Silence ! » À la fin de la messe retentit l'hymne révolutionnaire sandiniste. À la sortie, les partisans hilares irradient l'euphorie : « On les a eus », hurlent-ils.
Image navrante d'une foi polluée par une idéologie haineuse. Cette débâcle a été transmise par la télévision dans toute l'Amérique du Sud. Elle a l'effet contraire à celui recherché par le régime. Une grande majorité des téléspectateurs sont révoltés par ce spectacle consternant. Quant aux Pères Cardenal et d'Escoto, ils refusent obstinément de quitter leurs fonctions. Le régime survivra encore sept ans à cette messe mémorable, où s'amorce son déclin.
En Europe, le langage de Jean-Paul II s'adapte à une société riche, comptant une minorité de laissés-pour-compte. Il y insiste sur les exigences de l'Évangile, la justice sociale, les droits de l'homme, qui sont d'essence chrétienne. Il souligne la nature sacrée du mariage, l'impératif divin de l'éthique sexuelle, l'enrichissement mutuel de la foi et de la raison, l'autorité de la tradition et la liberté individuelle. En Allemagne, il mentionne le 450e anniversaire de la Confession luthérienne d'Augsbourg et plaide pour l'unité de l'Église. Sur le chemin de l'œcuménisme, Jean-Paul II a déjà posé d'importants jalons ; c'est ainsi que le 11 décembre 1981, six mois après l'attentat, il rend visite à la paroisse luthérienne de Rome, une démarche symbolique inconcevable depuis la Réforme protestante.

Bilan de cinq années

On le voit, Jean-Paul II est un Pape novateur, un pionnier explorant de nouvelles voies pour faire rayonner la loi divine qui récapitule toutes les autres : celle de l'amour. Il est également un nautonier adroit et clairvoyant, tenant d'une main ferme le gouvernail de l'Église, particulièrement au cours des tempêtes.
Son élection a fait sensation dans le monde entier. Elle a irrité et inquiété les marxistes du pouvoir soviétique ; où donc était « le sens de l'histoire ? » Comme l'écrivait La Stampa : « Ils auraient préféré voir Soljenitsyne devenir secrétaire général de l'ONU plutôt qu'un Polonais devenir Pape. »
Il est entré dans la fonction suprême de l'Église aussi naturellement que dans les fonctions occupées précédemment. « Il n'y a pas de faille dans cet homme », dira-t-on de lui. « Frères et sœurs, n'ayez pas peur », s'est-il écrié devant les trois cent mille fidèles réunis sur la place Saint-Pierre pour sa messe d'inauguration, messe suivie par plus d'un milliard de téléspectateurs d'une cinquantaine de pays.
Le phénomène des immenses foules, sans cesse drainées par la présence de cet homme exceptionnel, se manifeste ainsi tout au début de son pontificat. Il ne cessera jamais, même lorsque le corps de cet esprit indomptable sera gravement atteint par l'âge, la maladie et l'attentat.
Jean-Paul II visite une cinquantaine de pays durant les cinq premières années de son pontificat. Pierre va vers les hommes, où qu'ils soient et quels qu'ils soient. Ses voyages concernent, certes, des pays catholiques, mais aussi des pays à majorité protestante, des nations musulmanes comme la Turquie et le Pakistan, ou encore shintoïstes et bouddhistes comme le Japon et la Thaïlande. On dirait que ces voyages édifient peu à peu autour du monde une fraternité universelle, et que le Pape lui-même exerce une mission de substitut du Père céleste, appelé à rayonner sur ses frères humains la paternité de Dieu, « de qui vient toute paternité, sur terre et dans le ciel » (Eph 3, 15). C'est comme s'il y avait, à côté de l'Église visible, réunissant tous ceux qui confessent la divinité du Christ Jésus, une Église invisible à laquelle appartient tout être humain, car tout homme est « créé à l'image de Dieu » (Gn 1, 26). Du moins ce Pape aux idées claires et aux démarches symboliques soulève-t-il ce genre d'interrogation.
Et s'il est le Pape de l'amour universel, il est aussi celui du pardon, inséparable de l'amour comme le soleil de sa lumière. Le 27 décembre 1983, il rend visite à Ali Agca, qui a tenté, par haine, de l'abattre le 13 mai 1981. Il l'embrasse et s'entretient longuement avec lui. La haine a cédé la place au repentir. Ali Agca confie au Pape les raisons de son geste. « Ce sera un secret entre lui et moi », déclare Jean-Paul II aux journalistes à sa sortie de la prison.
Toute lumière a sa part d'ombre. Des gestes prophétiques comme sa visite aux luthériens à Rome effarouchent les intraitables « gardiens du temple », tels les traditionalistes purs et durs. Ils accusent le Pape d'être « infecté d'humanisme papillonnant ». Il est vrai que les visionnaires n'ont cessé d'être persécutés à travers les âges. Ils dérangent certains dans leurs convictions tirées de la « lettre » plutôt que de « l'esprit ». Le harcèlement incessant de Jésus par les scribes et les pharisiens en témoigne.
Comme à son habitude, Jean-Paul II répond par des gestes de compréhension à ces frères victimes de blocages psychiques. Le 15 octobre 1984, il publie un indult général autorisant les évêques à laisser célébrer des messes en latin, selon le rite de saint Pie X datant de 1570. Il redresse ainsi une erreur qui rendait obligatoire la messe en langues vulgaires sous Paul VI, ce qui a dérouté de nombreux fidèles attachés de toutes leurs fibres au rite ancien. Le viol des sensibilités ne constitue-t-il pas une faute contre la charité ? On eût évité ces déchirements par une introduction progressive du nouveau rite.
Distinguer l'essentiel de l'accessoire est, encore une fois, l'une des caractéristiques majeures du règne de Jean-Paul II. Dès lors qu'il s'agit de rites, on est dans l'accessoire ; les efforts ultérieurs d'inculturation le démontrent. Mais dès lors que le dogme est en cause, ou que l'Évangile est trahi, Jean-Paul II est intraitable. Il est le « roc » sur lequel est bâtie l'Église ; c'est lui seul qui détient « les clefs du Royaume » (Mt 16, 18 et 16, 19). Le cardinal Ratzinger, un monument de science théologique et historique, a été désigné pour garder le trésor de la foi révélée et transmise au long de vingt siècles. Il préside la Congrégation romaine pour la doctrine de la foi. Le Pape l'a nommé préfet de cette congrégation vitale, le 14 septembre 1981.
C'est ainsi - pour ne donner qu'un exemple - que le 9 septembre 1984, le cardinal Ratzinger convoque à Rome deux prêtres sud-américains, champions d'une théologie de la libération qui inclut la violence dans son idéologie. Le Brésilien Leonardo Boff, par-dessus le marché disciple de saint François d'Assise, et le Péruvien Gustavo Guttierez sont accusés de graves déviations et de négation de valeurs essentielles de l'Évangile. Sans le vouloir, ils trahissent la cause des pauvres qu'ils prétendent défendre. Ils présentent leur défense, sans convaincre ni changer leurs théories aventureuses. Il est vrai que les situations d'injustice sont scandaleuses et massives, intolérables pour une sensibilité chrétienne. Cependant ce n'est pas par la mitraillette que ce grave désordre social pourra être modifié ; la conversion des cœurs est l'unique chemin indiqué par l'Évangile. Chemin long et ardu ; l'histoire en est l'illustration.
Partout où il passe, Jean-Paul II clame l'exigence de justice sociale au sein d'une humanité dont une bonne moitié est encore privée de l'indispensable permettant de vivre décemment. Souvent, très souvent, le Pape se fait le porte-parole de cette moitié souffrant de carences qui transforment l'existence en calvaire. Répéter ces évidences jusqu'à ce qu'elles s'accrochent aux esprits et, de là, pénètrent dans les cœurs, c'est l'une des méthodes du Pape, quitte à agacer nombre de décideurs de l'univers politique et économique des pays riches. Et de profiteurs qui écument les pays pauvres…

CHAPITRE 19 :
SECOND « QUINQUENNAT » DE JEAN-PAUL II

La vie humaine est faite de lumière et d'ombres. Celle des nations également. Les institutions, aussi vénérables soient-elles, n'échappent pas à cette loi. Les cinq premières années du long pontificat de Jean-Paul II en portent l'empreinte, comme on l'a vu.
Le second « quinquennat » du dernier Pape d'un second millénaire de prodigieuse diffusion de la foi chrétienne commence sous le signe du grand balancier marquant l'alternance, apparemment irrationnelle, de la lumière et de l'ombre.
Le 18 octobre 1984, l'Argentine et le Chili signent enfin l'accord réglant le conflit du canal de Beagle qui avait failli les précipiter dans la guerre, sans l'intervention personnelle du Pape, dès le 24 janvier 1978. Depuis lors, le Vatican a arbitré ce conflit, datant de 1830, qui a provoqué des affrontements dans les Andes et la Terre de Feu entre deux nations catholiques.
Côté ombre, un prêtre polonais de trente-sept ans, le Père Jerzy Popieluszko, curé de Saint-Stanislas-Kostka à Varsovie, est assassiné par la police secrète du régime communiste. Cet esprit sans peur et sans reproche proclamait sans fard, le dimanche, ce qui se murmurait à voix basse : la Pologne est gouvernée par un régime oppressif, les citoyens sont condamnés au silence, la liberté de culte n'est qu'un leurre. La Pologne traverse une des périodes noires de son histoire. Le Père Popieluszko prêchait ces évidences du haut de la chaire, refusant de mettre un masque chaque fois qu'il y montait ; il les clamait aussi aux ouvriers des aciéries de Varsovie dont il était l'aumônier. Il ne s'est laissé décourager ni par les intimidations, ni par les menaces. Le 19 octobre 1984, il a payé de sa vie son admirable audace ; un demi-million de Polonais ont participé à ses obsèques. Il sera élevé au rang de héros national ; sa tombe est un émouvant lieu de pèlerinage.
Le Pape avait suivi l'itinéraire de ce prêtre ; pour lui marquer son appui, il lui avait envoyé, quelques mois avant l'assassinat, un bréviaire et un chapelet.

Le soleil se lève à l'est

Le Père Popieluszko sera-t-il le dernier de la longue liste des martyrs du communisme d'État ? Cinq mois après sa mort sous les tortures, du nouveau s'annonce à Moscou. Mikhaïl Gorbatchev est élu au poste de secrétaire général du Parti, le 11 mars 1985. Trois semaines plus tard, il est à Varsovie. Il s'enferme pendant cinq heures avec le général Jaruzelski, Premier ministre depuis 1981, et secrétaire général du parti ouvrier polonais. Ils parlent beaucoup de Jean-Paul II et de son influence mondiale.

Le communisme institutionnel entre dans une nouvelle phase. La charpente étatique est pourrie. Gorbatchev tente de la remplacer par une nouvelle armature qu'il appelle perestroïka - restructuration - et glasnost - transparence. Vaine tentative. Les historiens sont d'accord : Jean-Paul II, le Pape sorti, par impossible, de l'univers concentrationnaire soviétique, a ébranlé cet univers par sa seule présence et sa parole sans concession.

Les événements ne tardent pas à se précipiter. Le 11 septembre 1986, Jaruzelski amnistie les prisonniers politiques. Le 13 janvier 1987, il est reçu en audience spéciale par le Pape ; il lui confie, amer : « Nous avons perdu. Il n'y a pas d'avenir pour le Parti. » Les deux interlocuteurs évoquent concrètement les mesures futures. Il s'agit de réduire les tensions entre le pouvoir d'un côté, l'opposition et l'Église de l'autre.
Solidarnosc, le syndicat libre dirigé par Lech Walesa, mis hors la loi en 1982, est légalisé le 17 avril 1989. Deux mois plus tard, les relations diplomatiques entre le Vatican et la Pologne sont rétablies. Les événements se précipitent.
Gorbatchev est accueilli au Vatican par Jean-Paul II, le 1er décembre 1989. Les deux hommes s'entretiennent en russe, sans témoins. Gorbatchev annonce au Pape que la liberté de conscience et la liberté religieuse vont être garanties prochainement par la loi. Comme cadeau, le secrétaire général du parti communiste soviétique emporte une mosaïque représentant le Christ.
Puissant symbole ! Le Maître de l'Histoire « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29) prend le relais d'une idéologie qui a tenté de donner un nouveau sens à l'histoire.
La Pologne reste la tête de pont du soleil qui se lève à l'est. Les élections législatives du 18 juin 1989 provoquent un raz-de-marée en faveur de Solidarnosc. Le général Jaruzelski, président du Conseil d'État depuis 1985, nomme un intellectuel catholique chef du gouvernement. Mazowiecki est le conseiller de Lech Walesa. En retour, le nouveau parlement élit Jaruzelski à la présidence de la République. Le gouvernement Mazowiecki se fixe deux objectifs prioritaires : le retour à l'État de droit et l'instauration d'une économie de marché ; le communisme institutionnel est bien mort en Pologne.
Il agonise ailleurs. Le 10 novembre 1989, le mur de Berlin s'écroule. La seconde décennie du Pape venu de l'Est vient de commencer…

Un parcours éclatant et fidèle

Un regard rétrospectif sur le second quinquennat de ce pontificat insolite montre l'ampleur du chemin parcouru.
Jean-Paul II multiplie les grands gestes. Le 19 août 1985, le roi du Maroc, Hassan II, reçoit son « très illustre ami » à Casablanca, devant 80 000 jeunes musulmans enthousiastes dont un grand nombre participe aux Jeux panarabiques. « Dans un monde sécularisé et en partie athée, le dialogue entre chrétiens et musulmans est plus important que jamais. Nous adorons le même Dieu », dit le Pape. Et pour rester, comme toujours, dans la vérité, il demande aux pays musulmans de concéder aux chrétiens les mêmes droits dont les musulmans jouissent dans les pays de civilisation chrétienne.
Le 5 février 1986, le Pape célèbre la messe à New-Dehli, au stade Indira-Gandhi, en présence de représentants de toutes les religions indiennes : « Tous nous sommes unis ici, lance-t-il à l'auditoire, par l'amour fraternel, hindous, bouddhistes, musulmans… et chrétiens. » À Calcutta, il visite la Maison au cœur pur de Mère Teresa.

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La même année, le 27 octobre, se tient à Assise la Journée mondiale de prière pour la paix. Jean-Paul II est entouré de 63 chefs religieux et de 200 représentants de douze grandes religions. C'est « une prière en commun sans être une prière commune », chacun priant selon son cœur et son propre rite. Le Pape confesse devant ce premier aéropage mondial de l'histoire que « nous, les catholiques, nous n'avons pas toujours été des bâtisseurs de paix », apprenant ainsi à tous les sens et la valeur de la confession d'une faute grave .                          


Pour ce qui est des Juifs, « nos frères aînés », le Pape a multiplié les gestes novateurs. Le 13 avril 1986, il visite la synagogue de Rome. Une démarche sans précédent. Premier Pape à pénétrer dans une synagogue - à Rome c'est la plus ancienne en dehors de la Terre sainte - il y rappelle les liens privilégiés entre le judaïsme et le christianisme ; il condamne une nouvelle fois toute forme d'antisémitisme et demande que le dialogue entre l'Église et la Synagogue se poursuive. Pour éviter que ce dialogue se ternisse, il intervient dans la question de l'implantation d'un couvent de carmélites à Auschwitz, récusée vivement par les Juifs. Malheureusement, la béatification, le 1er mai 1987, d'Edith Stein, juive allemande et philosophe, gazée au camp d'Auschwitz en 1942, jette une ombre sur les relations judéo-chrétiennes. Edith Stein s'était convertie, devenant carmélite sous le nom de Sœur Thérèse Bénédicte de la Croix.

Contestation et annonce

Jean-Paul II doit faire face à des obstacles d'une autre nature, intérieurs ceux-là. Ainsi pendant son voyage aux Pays-Bas, le 11 mai 1985, il est interpellé pendant la cérémonie d'accueil par une Hollandaise sur l'attitude de l'Église envers les homosexuels. Le Pape est brûlé en effigie à cause de son « conservatisme ». Il représente l'Église de la fidélité face à la société la plus permissive parmi les nations.
Le « centralisme » de l'Église est également visé par des courants apparus aux États-Unis, en Angleterre, au Canada et, bien entendu, aux Pays-Bas. Et par la suite, en Allemagne, notamment à l'occasion de la nomination, sans consultation, du nouvel archevêque de Cologne, en janvier 1989. La déclaration de Cologne, publiée à cette occasion, dénonce « la mise sous tutelle des Églises locales » par Rome et leur « progressive réduction au silence ». Que faut-il en penser ? Sans une autorité centrale forte, l'Église catholique n'aurait-elle pas éclaté en d'innombrables Églises dissidentes, en un temps d'ébullition des esprits et de déchirements spirituels ?
Jean-Paul II a progressé imperturbablement sur la voie qu'il s'est fixée au début de son pontificat. Une voie, en somme, qu'il avait fidèlement suivie au long de son sacerdoce. Aussi n'a-t-il cessé, durant cette première décennie, de veiller sur la pureté doctrinale et l'intégrité des mœurs. Le Père Curran, professeur de théologie à l'université de Washington, est ainsi relevé de ses fonctions pour son enseignement de la morale sexuelle en faveur des homosexuels, du divorce et de la contraception chimique.
Après sa première encyclique, en 1979, Le Rédempteur de l'homme, où un Pape - détail significatif - parle pour la première fois à la première personne du singulier, ce « je », au lieu du « nous » de majesté, se retrouve dans tous ses écrits ultérieurs. L'encyclique Apôtres des Slaves, en juillet 1985, constitue un vibrant plaidoyer en faveur de l'unité œcuménique, particulièrement avec l'Église orthodoxe. Sa cinquième encyclique Dominum vivificantem - Le Seigneur qui donne la vie - invoque la présence du Saint-Esprit de Dieu au cœur du monde ; elle paraît le 30 mai 1986. Son regard se porte sur l'état du monde des travailleurs dans l'encyclique Sollicitudo rei socialis, parue le 19 février 1988. Il y renvoie dos à dos communisme et capitalisme, deux idéologies d'exploitation de l'homme par l'homme, l'une par ses fausses promesses de libération, l'autre par son culte effréné de l'argent. Deux idéologies matérialistes d'asservissement.
L'esprit marial de ce Pape du Totus tuus - Tout à toi - lui fait multiplier gestes et écrits manifestant la place que la Mère de Jésus occupe dans son cœur. Le 25 mars 1984, il annonce qu'il confie la Russie et l'Europe de l'Est à la Vierge de Fatima, dont la statue est installée dans sa chapelle privée. Le 25 mars 1987, il annonce une année mariale dans sa sixième encyclique Redemptoris Mater. La vie de Marie est une source inépuisable de méditation et d'adoration de son divin Fils.
Un détail piquant : Nostradamus, le mage de Catherine de Médicis, avait prédit qu'un Pape serait assassiné au confluent de deux fleuves. Or, le 4 octobre 1986, Jean-Paul II visite Lyon, au confluent du Rhône et de la Saône. Le dispositif de sécurité est draconien. Même les prêtres sont fouillés !
Et un détail insigne : le 2 novembre 1984, l'Unesco classe le Vatican ; il est inscrit sur la liste des sites et lieux appartenant au patrimoine de l'humanité. Il est vrai que ce lieu abrite d'incomparables trésors artistiques dus au génie créateur des Italiens.

CHAPITRE 20 :
CLARTÉS ET OMBRES

Le 5 novembre 1988, dix ans après son élection, Jean-Paul II souligne, devant le symposium des évêques d'Europe, « le crépuscule des idéologies ». Son action et son rayonnement n'y ont pas peu contribué. Sur leurs ruines et sur celles du nihilisme, il s'agit maintenant d'« insuffler une âme » à la société moderne blessée dans ses racines.
Le 10 novembre 1989, le mur de Berlin, « mur de la honte », s'écroule sous les coups de boutoir d'une foule délirante d'allégresse. Construit en 1961, il matérialisait le « rideau de fer », descendu au cœur de l'Europe par un régime à la fois orgueilleux et méfiant, soupçonneux et méprisant.
L'arrivée de Gorbatchev au Kremlin a ébranlé l'empire septuagénaire rongé par le cancer idéologique, vermoulu par les slogans ennuyeux et les rêves chimériques. Le 1er décembre 1989, à 11 heures, Mikhaïl Gorbatchev et son épouse Raïssa, toute de rouge vêtue, franchissent les portes du Vatican. Pendant que Raïssa visite la Sixtine, Mikhaïl s'enferme durant plus d'une heure dans la bibliothèque privée du Pape, s'entretenant avec lui en russe, que Jean-Paul II maîtrise passablement depuis l'occupation de la Pologne. C'est à cett
e occasion que Gorbatchev lui annonce la publication prochaine d'une loi garantissant la liberté religieuse en Union soviétique. O mânes de Lénine et de Staline !
Un an plus tard, Lech Walesa est élu président de la Pologne. La chute de l'empire marxiste-léniniste et sa descente en enfer se précipite…
Deux mois avant cette visite mémorable de Gorbatchev, Jean-Paul II a lancé, depuis Séoul où il participait au 44e Congrès international eucharistique, un appel à des vestiges de l'idéologie meurtrière, la Corée du Nord et surtout la Chine continentale : «… Au fond de mon cœur, il y a l'ardent désir de rencontrer ces frères et sœurs. » Et il les invite à se réconcilier à l'intérieur de l'Église divisée et à entrer dans « la communion avec le successeur de Pierre, principe visible et fondement de l'unité ». Déjà en 1983 dans une lettre à Deng Xiaoping, il avait exprimé son attachement à l'Église catholique chinoise, son respect pour la culture et l'immémoriale histoire chinoises. Une lettre chaleureuse restée sans réponse. Par petits pas, l'objectif sera un jour atteint…

                                                                   

Lech Walesa est élu président de la Pologne

 

Prophétie d'Isaïe

La libération des masses par l'idéologie a définitivement échoué. La libération messianique de l'homme, par l'intérieur, ne s'est jamais arrêtée.
Deux jours après la visite de Gorbatchev au Vatican, Jean-Paul II canonise Albert Chmielowski (1845-1916), peintre et ingénieur, tertiaire franciscain qui voua sa vie aux pauvres et aux marginaux. Dans son homélie, le Pape cite le prophète Isaïe : « Détache les chaînes de la méchanceté, dénoue les liens de la servitude, renvoie libres les opprimés. Que l'on brise toute espèce de joug » (Is 58, 6). Voilà la vraie libération ; elle est messianique ! L'Église a pris « l'option pour les pauvres ». Saint Albert Chmielowski « devint le frère de ceux qu'il servait ». « Si l'un de vous veut être grand, qu'il se fasse votre serviteur », dit Jésus à ses disciples (Mt 20, 26).
À la fin de 1989, annus mirabilis, un Te Deum est chanté dans la cathédrale de Prague. C'est le 29 décembre. Vaclav Havel vient d'être élu président de la Tchécoslovaquie. Le 13 janvier 1990, Jean-Paul II dégage le sens profond des changements fulgurants de 1989 : « La soif irrésistible de la liberté… Peu à peu un chemin de lumière s'est formé, à ceux qui ont voulu limiter l'horizon humain sur cette terre, il disait qu'on ne peut vivre éternellement enchaîné… Quand l'homme se fait la mesure de toutes choses, il devient l'esclave de sa propre finitude. »          
Le 21 avril suivant, le Pape est reçu par le président Vaclav Havel à Prague. L'homme, qui voici six mois était arrêté comme ennemi de l'État, est aujourd'hui président de cet État ; et il accueille « le premier Pape à mettre le pied sur cette terre », dit-il à Jean-Paul II à l'aéroport. Et il poursuit : «… Cet après-midi j'assiste à un miracle. Dans un pays saccagé par l'idéologie de la haine, le messager de l'amour vient d'arriver… le messager de la paix, du dialogue, de la tolérance mutuelle, de l'estime et de la paisible compréhension, le messager de l'unité dans la diversité. » Hommage rendu par un géant de la résistance et de l'esprit à un autre géant du XXe siècle, Jean-Paul II, « apôtre de l'univers spirituel »                                                                                                                                                                                                                                                                                       .                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          En 1993, le Pape poursuivra son périple dans les anciennes démocraties populaires par l'Albanie, libérée progressivement du stalinisme en 1990. L'Albanie s'était proclamée en 1967 « premier État athée du monde ». L'évêque Mikel Koliqi a passé quarante ans dans les geôles communistes (1945-1986). Le 25 avril 1993, Jean-Paul II est accueilli à Tirana par Mère Teresa, d'origine albanaise. Il consacre quatre évêques pour les quelque 400 000 catholiques regroupés dans le nord du pays. Toutes les églises avaient été détruites en 1967. En 1993, il reste 30 prêtres, tous libérés de prison.
Le Pape achèvera le pèlerinage des anciens pays communistes, en septembre de la même année, par les trois nations baltes, la Lituanie, l'Estonie et la Lettonie. Il y attaque « le capitalisme sauvage et débridé, un mal véritable » qui multiplie les pauvres plus encore que les riches.
La santé du Pape

En 1992, le Pape est opéré d'une tumeur au côlon. Il a soixante-douze ans. Un an plus tard, il glisse à la fin d'une audience, tombe en arrière et heurte le sol avec l'épaule ; celle-ci est fracturée. Faux pas ou évanouissement ? On commence à spéculer sur son état de santé. Nouvelle chute le 28 avril 1994, cette fois-ci en sortant de la baignoire. Le col du fémur est cassé, ce qui nécessite une prothèse de la hanche. Désormais, le Pape aura besoin d'une canne pour marcher. Le 4 septembre, le prêtre qui célèbre la messe matinale à la basilique Saint-Pierre annonce, consterné, que le Pape est mort durant la nuit. Un téléphone « officiel » vient de l'avertir. Il s'agissait d'une plaisanterie macabre d'un individu mal inspiré. Les rumeurs sur la santé de Jean-Paul II ont pu accréditer la mystification. Pour les mêmes raisons, des rumeurs de démission du Pape ont circulé, peu avant qu'il n'atteigne l'âge limite de soixante-quinze ans qui entraîne l'obligation imposée à tout évêque de démissionner. Jean-Paul II n'est Pape que parce qu'il est évêque de Rome. À ces spéculations, le Pape répond, le 18 mai 1995, où il fête son 75e anniversaire : « Je rends grâce à Dieu pour m'avoir appelé à la vie et à la mission que j'exerce. Je renouvelle au Christ mon offrande ; je reste disponible pour le service de l'Église aussi longtemps qu'Il le voudra. »
Esprit aux idées limpides, mystique doué du regard intérieur, de l'au-delà des apparences, il remercie le Christ et Marie du « don de la souffrance », à ses yeux « un don nécessaire ». Il situe sa mission lors des premières paroles qu'il adresse aux fidèles assemblés sur la place Saint-Pierre à son retour de la clinique, le 29 mai 1995, où il a longuement médité le sens des épreuves physiques qui lui sont infligées depuis quelque temps : « … J'ai compris que mon rôle, c'est de conduire l'Église du Christ vers son 3e millénaire par la prière, par des initiatives variées, mais cela n'est pas suffisant ; elle doit être conduite par la souffrance, par l'attentat d'il y a treize ans et par ce nouveau sacrifice. » Et faisant allusion à la conférence mondiale organisée par l'ONU au Caire et à la thèse majoritaire de la planification démographique par tous les moyens, notamment l'avortement, le « droit » des adolescents aux relations sexuelles à partir de la puberté, « l'orthogénie », euphémisme orwellien pour exprimer le droit à l'enfant non plus exercé par les parents mais accordé à l'État, le Pape s'écrie, en allusion à la dégradation de sa santé : « Pourquoi maintenant, pourquoi cette chose, pourquoi cela se passe-t-il en cette Année de la famille ? Et bien, c'est que la famille est en danger ! Aussi le Pape lui-même doit être mis en danger, il doit souffrir pour que chaque famille, pour que le monde entier puisse voir qu'il existe un Évangile supérieur à tout : l'Évangile de la souffrance, par lequel l'avenir se prépare, ce troisième millénaire des familles, de chaque famille et de toutes les familles. »
On comprend qu'à partir de ce moment, le pontificat de Jean-Paul II est marqué par la souffrance, une dégradation physique de plus en plus visible. Avec le maintien éclatant d'une lucidité intellectuelle et spirituelle intacte, voire renforcée, tout cela servi par une volonté inébranlable. Cette adresse à la foule, du haut de ses appartements, le 29 mai 1994, fournit la clé pour comprendre la poursuite obstinée de sa mission par un homme naguère sportif accompli, aujourd'hui cruellement éprouvé dans sa santé. Tout autre homme se retirerait de la scène et mettrait fin à son activité. Le Pape considère ses maladies comme un plus, « un don nécessaire ». C'est que sa mission sur terre est purement spirituelle. Elle est au service du Règne de Dieu sur terre.
À l'occasion, ses infirmités sont même çà et là un objet d'humour. Au synode d'octobre 1994, après avoir eu bien du mal à rejoindre sa place, Jean-Paul II jette un regard circulaire sur les évêques réunis et, souriant, constate : « eppur' si muove », citant les paroles de Galilée après sa condamnation par l'Inquisition, en 1633, et sa rétractation forcée. « Et pourtant, elle se meut ! », la terre. « Et pourtant, il marche encore », lance le Pape en écho aux mots du grand savant que fut Galilée. En 1992, Jean-Paul II a fait réhabiliter le génial astronome et fondateur de la mécanique moderne.
Les épreuves physiques ne cessent d'ailleurs pas de s'aggraver. Le 25 décembre 1995, il parle à la foule du haut de la loggia. Son discours est retransmis par la télévision dans le monde entier. Brusquement, il se retire ; il vient d'être pris par un malaise… Sans compter l'accès soudain d'une forte fièvre, en mars 1996, qui lui a fait écourter une cérémonie de béatification, ou l'appendicite dont il a été opéré en octobre de la même année, à soixante-seize ans. Mais c'est surtout la maladie de Parkinson qui l'affecte visiblement depuis 1997 ; cet homme à la santé naguère éclatante, à la voix grave et mélodieuse et à l'élocution parfaite de l'acteur qu'il a été, ressemble à l'aigle abattu en plein vol. S'il en souffre intérieurement, il n'en paraît rien. Il poursuit imperturbablement son chemin et sa mission, sachant que ce chemin de croix ne peut que le diminuer encore physiquement. 

On connaît bien l'évolution de la maladie de Parkinson : tremblements des mains, rigidité musculaire, rareté des mouvements volontaires qui donnent au malade une attitude et une expression du visage figées.


Tout cela ne ralentit que peu le rythme imprimé à son pontificat dès la première année. En 1995, il visite onze pays sur quatre continents ; en 1996, c'est neuf pays sur trois continents ; en 1997, six pays sur trois continents, et quatre sur trois continents, également, en 1998. Et il continue à ce rythme en 1999 ; et en 2000 avec l'Égypte, la Terre sainte, l'Amérique du Sud et l'Afrique. Et Fatima. si Dieu lui prête vie ! Le cardinal Wyszynski lui a dit qu'il ferait franchir à l'Église le seuil du 3e millénaire le jour de son élection en tombant dans ses bras.

CHAPITRE 21 :
DES ÉCRITS QUI FONT DATE

De l'avis général, Karol Wojtyla est un esprit supérieur. Les écrits qui jalonnent sa vie en témoignent. Il est, déjà, le Pape le plus prolifique de l'histoire de l'Église. On ne reconnaîtra l'ampleur des textes publiés qu'après l'achèvement de son pontificat.
Ces textes sont vraiment de lui. Sa vie est réglée comme un métronome. Il consacre plusieurs heures par jour à la prière et à la méditation. C'est pendant ces temps forts de sa journée qui naissent et que se déploient les œuvres qui en porteront l'empreinte. Et c'est devant le Tabernacle qu'elles prennent forme.


Trois encycliques dominent les écrits des années 90. Une encyclique est une lettre solennelle adressée aux évêques et, par eux, aux fidèles du monde entier. Elles sont connues par leurs premiers mots latins.
En 1991 paraît Centesimus annus - La centième année. Elle célèbre le centième anniversaire de l'encyclique Rerum novarum - De la situation nouvelle - de Léon XIII. Ce Pape s'était penché sur la situation des ouvriers et salariés du capitalisme triomphant, sans préoccupation sociale, à la fin du XIXe siècle. Léon XIII propageait à l'ensemble de l'Église la doctrine sociale élaborée plus particulièrement en Allemagne par le courant du catholicisme social, sous l'influence d'un évêque prophétique, monseigneur von Ketteler, de Mayence. Le Pape s'en inspira. Jean-Paul II réaffirme vigoureusement dans son encyclique, cent ans plus tard, l'option préférentielle de l'Église pour les pauvres. Pauvreté matérielle, et aussi pauvreté culturelle et religieuse. Pauvretés aggravées par l'idéologie communiste dans les pays dominés par cette idéologie, et par l'idéologie capitaliste libérale dans les pays occidentaux. Deux idéologies enracinées dans le matérialisme. Le communisme tue l'âme dans l'homme qu'il réduit à un rouage de l'immense mécanique de la société ; le libéralisme capitaliste transforme « une démocratie privée de valeurs en totalitarisme qui s'insinue en sournois ».
La dixième encyclique du pontificat de Jean-Paul II Veritatis Splendor - Splendeur de la vérité - rappelle les fondements de la morale catholique. Ses racines sont incompatibles avec l'individualisme forcené qui fait courir de graves risques aux sociétés démocratiques. Érigé en absolu, l'individualisme, qui revendique une liberté sans frein, précipite le déclin moral des collectivités. L'Évangile, en revanche, affirme le Pape avec vigueur, propose une morale qui ne dissocie pas la raison de la foi. La raison n'est pas une abstraction isolée ; l'homme ne peut pas la dissocier de la loi naturelle. Elle doit se conformer à la Vérité révélée. Les normes morales sont universelles, elles sont supérieures à l'individu. Le bonheur de l'homme et l'épanouissement de la société découlent du respect de ces normes.

« Que tous soient un »

L'unité de l'Église est le thème de l'encyclique Ut unum sint - Qu'ils soient un -, la douzième du pontificat. C'est l'une des préoccupations majeures de Jean-Paul II : l'Église doit absolument retrouver son unité perdue au second millénaire. Le cœur brûlant, Jésus a demandé à ses disciples, dans la dernière prière avant son arrestation : « Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et je suis en toi ; qu'ils soient un en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m'as envoyé » (Jn 17, 21).
Pour réaliser l'unité des Églises chrétiennes, il faut procéder à l'indispensable « purification de la mémoire historique ». Cela pourra se faire si les disciples se penchent ensemble sur leur « passé douloureux ». De son côté, écrit le Pape, l'Église catholique reconnaît les faiblesses de ses fils ; elle les confesse. Les facteurs de division peuvent être surmontés dans le don total de soi-même pour la cause de l'Évangile.
Un trait nouveau et audacieux de cette encyclique de l'unité : Jean-Paul II demande aux Églises non catholiques de dire comment elles comprennent la primauté du successeur de Pierre, ainsi que l'exercice de cette primauté. Cette question est, en effet, l'une des plus critiques parmi celles qui séparent les Églises. C'est ainsi que l'Église orthodoxe, qui reconnaît la primauté de l'évêque de Rome, la considère comme un facteur de communion, mais non pas comme un élément d'établissement d'une organisation centralisée de l'Église, telle qu'elle est pratiquée par Rome.
Grâce à son don de la parole et de l'écrit, Jean-Paul II multiplie les discours et les écrits. Dans ses discours, il aborde les aspects variés de la doctrine catholique. Les écrits lui sont inspirés par les circonstances. Dans la décennie 90 on peut relever, parmi ces derniers, un livre d'entretiens intitulé Entrez dans l'espérance (1994). L'écrivain Vittorio Messori pose au Pape des questions aussi diverses que : « Le Pape, un mystère ? », « Comment prier ? », « La libéralisation des mœurs ? », « Pourquoi tant de religions ? ». Jean-Paul II répond familièrement, mais aussi avec vigueur, à la quarantaine de questions qui lui sont posées. Le livre (Ed. Plon-Mame) est un best-seller mondial.
Le 10 juillet 1995, il publie une Lettre aux femmes. Les féministes le présentent souvent comme un misogyne, à cause de ses positions sur le respect de la vie ou l'accession des femmes au sacerdoce. Le 22 mai 1994 il a écrit dans la lettre apostolique Ordinatio sacerdotis
- L'ordination du prêtre - : « L'Église n'a en aucune façon le pouvoir de conférer l'ordination sacerdotale à des femmes ; cette sentence doit être tenue pour définitive par tous les fidèles. » En effet, Jésus n'a choisi que des hommes pour être ses apôtres, alors qu'il était entouré de femmes envers lesquelles il avait une attitude, qui tranchait sur celle de l'époque, de considération, de bonté et d'affectueuse estime. La lettre de 1995 est un plaidoyer pour une véritable libération de la femme. L'humanité, écrit-il, a une incalculable dette envers les femmes. Il les remercie d'être simplement, pleinement femmes. La « culture hédoniste mercantile » fait d'elles des objets. Elles sont souvent victimes de violences domestiques ou économiques, de toutes sortes d'esclavages, victimes même de « nombreux fils de l'Église ». Pour terminer, il salue « le génie de la femme » dont « Marie est la plus haute expression ». Misogyne, Jean-Paul II ? Au contraire, il élève la femme à un sommet sublime.

CHAPITRE 22 :
SPIRITUALISER UN MONDE SANS REPÈRES

Le relativisme moral véhiculé par des médias, s'inspirant de tout ce qui « caresse les oreilles » (2 Tm 4, 3), plonge l'homme moderne dans un monde sans repères ; il y flotte, comme une particule vagabonde. Sans repères moraux, il ne lui reste que les plaisirs épidermiques. Le bonheur y est introuvable. Une morale n'est consistante, et littéralement indestructible, que si elle est enracinée dans le terreau spirituel.
Pour activer cet enracinement, Jean-Paul II prend plusieurs initiatives sans précédent. Le 20 décembre 1985, il institue les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ). Là aussi, le miracle se produit. Les jeunes y affluent par centaines de milliers, à la grande surprise de nombre de catholiques, y compris des évêques. Deux exemples parmi la quinzaine de ces journées annuelles organisées d'abord à Rome, à Buenos Aires, à Saint-Jacques-de-Compostelle, à Czestochowa.
En 1993, c'est le tour de Denver, aux États-Unis. Les évêques américains ont tenté, en vain, de décourager le Pape de venir dans leur pays, et plus encore à Denver. Les Journées sont des sortes de pèlerinage, disent-ils, or les États-Unis du Nord ne connaissent pas cette tradition. Ils craignaient même que la présence du Pape ne fasse échouer ces Journées. Pire, on pensait que les montagnes Rocheuses attiraient l'alpiniste qu'était le Pape. Pourquoi ne pas plutôt choisir une ville dans une région où les catholiques sont nombreux ? Jean-Paul II persista. Son choix de Denver était, en réalité, un défi. La ville était connue pour son esprit contestataire d'avant-garde en faveur de la modernité et de l'esprit sécularisé, indifférent ou même hostile à toute foi religieuse.

Étonnantes « Journées » américaines
Le 12 août 1993, le Pape descend de l'hélicoptère qui vient de l'amener au stade Mile High de Denver. Il va inaugurer la cinquième Journée mondiale de la jeunesse. Malheur, le soleil n'est pas de la partie ; d'épais nuages bouchent le ciel. La veille, ils se sont déversés sur la ville et le stade.
À l'entrée dans le stade, l'heureuse surprise : il est rempli au-delà de sa capacité. Près de cent mille jeunes poitrines hurlent alors des vivats, puis entonnent le chant officiel des Journées de Denver : Nous sommes un seul corps, entraînées par la chanteuse pop irlandaise Dana. La pluie vient de cesser. Alors jaillissent, maintes fois répétés, des « Jean-Paul II nous t'aimons ! » En toile de fond, les Rocheuses, éblouissant spectacle ! Les centaines d'évêques américains sont enfin aux anges dans leurs soutanes rouges. Ils chantent à l'unisson des jeunes. Les tempêtes d'ovations n'en finissent plus. « Vous êtes ici des pèlerins, non pas des touristes… Cherchons le reflet de Dieu non seulement dans la beauté de la nature, mais aussi dans la personne humaine et dans les réalisations des hommes. Non, le cœur n'est pas un sanctuaire vide. Un monde rempli de sanctuaires vides est inhumain… Aujourd'hui se réalise une véritable rencontre de Jésus-Christ. La beauté du monde se manifeste dans la joie de tous, dans une intime communion avec le Dieu d'amour qui est au-delà des limites du temps et de l'espace. »
Le lendemain, dans ce même stade, la même foule suit, avec Jean-Paul II, le chemin de croix, commenté par le Pape avec des paroles bouleversantes.
La messe de clôture, le samedi 14 août, rassemble un demi-million de jeunes. Ce sera un véritable « Woodstock catholique ». Le lendemain, fête de l'Assomption, ils sont encore plus nombreux : « Soyez des témoins de l'espérance ! Menez la lutte éternelle pour notre dignité, notre identité d'êtres spirituels libres ! Allez dans les rues et les lieux publics et annoncez, comme les apôtres, la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ ! »
Le retentissement de ces foules énormes de jeunes célébrant la vie, la joie et la foi est profond tant aux États-Unis que dans le monde informé par la télévision. On s'attendait à des contestations et à des troubles, on ne voit que des explosions de joie. 

« Je serai avec vous… » (Mt 28, 20)
Quatre ans plus tard : 21 août 1997, début des douzièmes Journées mondiales de la jeunesse célébrées, cette fois-ci, à Paris. On craignait, là aussi, un échec, crainte partagée par de nombreux évêques et prêtres. Trois cent mille jeunes occupent le Champ-de-Mars pour y participer à l'Eucharistie. La messe de clôture à Longchamp rassemble plus d'un million d'âmes, le 25 août, sous le signe de l'espérance chrétienne. La béatification de Frédéric Ozanam (1818-1853), apôtre des pauvres et de la justice sociale, offre au Pape l'occasion de rendre hommage à l'action sociale de l'Église.
Le surprenant succès de toutes ces Journées a conforté les chrétiens et leurs pasteurs. L'avenir de l'Église est assuré. Comment ne le serait-il pas ? Jésus n'a-t-il pas dit : « Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde » ? (Mt 28, 20). Et comment ne le serait-il pas avec les admirables trésors d'amour, les hosties vivantes qui jalonnent les siècles du christianisme, telle Mère Teresa de Calcutta, qui s'éteint dix jours après les JMJ de Paris ? La foi recule au tournant de deux millénaires ? En France, l'Église catholique a pénétré dans une zone où elle n'est plus qu'une minorité religieuse ? Ce n'est pas la première épreuve de cette nature qu'elle ait connue. Les descentes ont toujours été suivies par de nouvelles ascensions. Celle du XXIe siècle sera probablement prodigieuse…
Rien ne saurait empêcher le renouveau de l'Église dans les temps qui viennent. Ni la montée de l'islam, devenu seconde religion en France et dans divers pays européens, ni la faveur dont jouit le bouddhisme, religion du nirvana, néant indéterminé, seul espoir de s'arracher à une vie maudite imprégnée de souffrance, ni les apostasies de baptisés. À ce sujet, la venue de Jean-Paul II en France au mois de septembre 1996, pour y célébrer le quinzième centenaire du baptême de Clovis, a suscité une campagne antichrétienne prônant l'apostasie publique. Des centaines de catholiques ont envoyé aux paroisses de leurs baptêmes des lettres exigeant d'être rayés des registres de baptêmes. Ce qui a été fait. À cette occasion, il a été cependant rappelé que les sacrements, à commencer par le baptême, ne s'effacent jamais dans leurs effets ; ils durent ad aeternum - pour l'éternité.

CHAPITRE 23 :
UN MONUMENT DE LA DOCTRINE CATHOLIQUE

L'homme à la vision globale et aux prises de position fermes prend une autre initiative heureuse. Il s'agit de sortir du flou de certaines formulations et des ambiguïtés dans lesquelles se complaît une théologie déroutée par les sciences humaines et, pour tout dire, affaiblie dans la foi.
Le 7 décembre 1992, Jean-Paul II remet à deux enfants un gros volume, au cours d'une cérémonie officielle d'une grande solennité à laquelle assistent, en dehors du Sacré Collège et des membres de la Curie, le corps diplomatique et des représentants de la Conférence permanente des évêques. Les enfants symbolisent l'avenir de l'Église ; le gros volume que chacun d'eux tient en main matérialise la permanence inaltérable, l'invariabilité de la sainte doctrine de la foi.
Le jour du 30e anniversaire de l'inauguration par Jean XXIII de Vatican II, Jean-Paul II a signé la constitution apostolique Fidei depositum - Le dépôt de la foi. Ce texte promulgue le Catéchisme de l'Église catholique ; celui-ci a été mandaté par le synode extraordinaire des évêques de 1985. Certains d'entre eux doutaient qu'il fût jamais achevé ; d'autres doutaient du succès, voire de l'utilité de l'entreprise.
Les travaux se feront sous la responsabilité de la Congrégation de la doctrine de la foi, présidée par le cardinal Ratzinger. Le maître d'œuvre en sera un Père dominicain, brillant théologien lui aussi, ayant enseigné à l'université de Fribourg, le Père Christophe Schönborn. Quelques années plus tard, ayant mené à bien sa gigantesque tâche, il sera cardinal-archevêque de Vienne.
L'original a été rédigé en français, en neuf ébauches successives. Au long des six années de travaux, les évêques du monde entier furent fréquemment consultés. Le Pape suivait de près le cours des travaux ; d'ailleurs les textes pontificaux de Jean-Paul II servaient « souvent de base aux textes du Catéchisme », sans qu'ils soient cités. L'influence du Pape fut déterminante aussi bien dans la conception même de l'ouvrage que dans son esprit. Cent trente-cinq citations de ses encycliques, lettres et exhortations apostoliques en témoignent.
Le Credo des Apôtres, les Sept Sacrements, les Dix Commandements de Dieu, la prière fondée sur le Notre Père en forment les quatre parties. C'est-à-dire que cet ouvrage grandiose porte sur la foi chrétienne dès son origine ; sur le mystère de la présence de Dieu dans la vie des hommes grâce aux sacrements ; sur la recette du bonheur humain grâce aux commandements dévoilés par Dieu à Moïse ; et, plus lyrique, sur l'élan d'amour de l'homme vers Dieu qu'est, en substance, la prière.

Un best-seller mondial
Ce livre de 575 pages (15 x 23 cm) est à la fois un livre de documentation, d'étude et de référence. Le Pape l'a appelé « une symphonie de la foi ». Les grands saints y sont abondamment cités, de saint Augustin à saint Jean-Marie Vianney, de sainte Jeanne d'Arc à sainte Thérèse de Lisieux, en passant par sainte Thérèse d'Avila et sainte Catherine de Sienne. Ce sont, souvent, des textes bouleversants de beauté et d'émotion, telle la lettre écrite par saint Thomas More à sa fille Margaret, peu avant son exécution, le 22 juin 1535.
Le Catéchisme de l'Église catholique a été, et est toujours, un best-seller mondial, publié à des dizaines de millions d'exemplaires, en une cinquantaine de langues. Sa vision, c'est celle de la vérité, celle du Christ Jésus qui dit : « Je suis la Vérité, le Chemin et la Vie » (Jn 14, 6).
Le logo figurant sur la couverture représente un berger gardant une brebis, à l'ombre de l'arbre de vie. C'est la reproduction d'une sculpture sur une tombe chrétienne du IIIe siècle, dans les catacombes de Domitilla, à Rome. Le Christ « Bon Berger » de l'humanité qui nous dit, sur un ton d'amour implorant : « Je suis venu sur terre pour qu'on ait la vie… le bon berger donne sa vie pour ses brebis… je donne ma vie pour mes brebis… je leur donne la vie éternelle » (Jn 10, 10-28).
Le but de ce beau livre, c'est de faire connaître le Bon Berger dans toute sa plénitude. Il devrait se trouver dans tout foyer en quête du sens de la vie, entre les mains de tout chercheur de Dieu. Ce sera l'un des monuments durables du pontificat de Jean-Paul II qui dit : « Ce livre exprime l'éternelle vitalité et la surabondante richesse de la tradition de l'Église. »

CHAPITRE 24 :
MYSTIQUE ET ARTISTE

Jean-Paul II est un mystique. La foi a envahi tout son être. Dans la contemplation, il tend à l'union parfaite avec l'Auteur de toute vie et de toute chose. Sans jamais exclure la raison qui protège de l'exaltation, il réserve une place privilégiée à l'intuition. Il est philosophe et contemplatif. Portant un regard attentif aux événements de l'histoire, il les considère à la lumière de la réalité spirituelle, supérieure au théâtre d'ombres que constituent les faits et gestes d'individus et de collectivités, au long des siècles. Jean-Paul II est doué du regard intérieur ; la méditation quotidienne de la Bible, Parole de Dieu, l'a pénétré très tôt de la pensée divine. C'est elle qu'il a épousée, s'écartant définitivement de la constatation affligée du Seigneur : « Vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins » (Is 55, 8).

Le regard intérieur

La pensée divine lui donne accès à la « dimension extra-historique » des événements ; celle-ci est à la source même de la condition humaine : « Ma tentative, écrit-il dans l'introduction à sa pièce théâtrale Le Frère de notre Dieu, consiste à puiser à cette source-là dans ma volonté de comprendre l'homme. » L'homme des millénaires passés comme celui de notre temps. La vision au-delà de l'histoire ne saurait être atteinte par la seule exploration des documents et statistiques ; ces témoins du passé sont utiles ; exclusifs, ils sont incapables de faire pénétrer jusqu'à la racine des avatars et des vicissitudes de l'épisodique de la vie des hommes et des peuples au long du temps qui s'écoule inexorablement. Pour ce qui est de la compréhension de sa propre personne, il a confié à Georges Weigel, auteur de sa biographie la plus exhaustive, à propos d'autres biographes : « Ils s'évertuent à me comprendre de l'extérieur alors que ce n'est possible que de l'intérieur. » C'était le 7 mars 1996, dans la dernière partie de son long pontificat.
Le regard intérieur jeté sur sa vie, ses faits et gestes permet d'échapper à la manie de la classification héritée de la Révolution française qu'animait la philosophie des Lumières. Ainsi le taxe-t-on, suivant la perception qu'en ont les auteurs maniaques du classement, de « fondamentaliste », de « progressiste », de Pape « de droite » ou « de gauche », en le situant dans les domaines religieux et social, politique et économique. Tout au contraire, il s'inspire exclusivement de l'Évangile. C'est ce qui donne à sa pensée le radicalisme (radix : la racine) dans la défense des pauvres et des exploités qui le classent « à gauche », et une fidélité doctrinale absolue à la tradition, d'où son classement « à droite » par les adeptes de « l'esprit du monde » tel que Jésus l'a défini (voir Jean 15, 18-19).
Jean-Paul II est un mystique, qu'on ne l'oublie jamais en jetant un regard sur ses faits et gestes. Un mystique qui voit au-delà des apparences déformantes de la réalité profonde de nature ontologique.

« L'épiphanie de la beauté »

Et Jean-Paul II est un artiste. Aucun Pape n'a parlé de l'art comme lui. Il considère l'art comme « une épiphanie de la beauté ». « L'Église, écrit-il en avril 1999, n'a jamais cessé de nourrir une grande estime pour l'art en tant que tel. Même au-delà de ses expressions typiquement religieuses, l'art authentique a une profonde affinité avec le monde de la foi, à tel point que même lorsque la culture s'éloigne fortement de l'Église, l'art continue à constituer une sorte de pont jeté vers l'expérience religieuse. C'est parce qu'il est recherche de la beauté et fruit d'une imagination qui va au-delà du quotidien que l'art est, par sa nature même, une sorte d'appel au mystère. Même lorsqu'il explore les plus obscures profondeurs de l'âme ou les plus bouleversants aspects du mal, l'artiste se fait en quelque sorte la voix d'une attente universelle, d'une rédemption. »
On comprend que l'Église tienne particulièrement au dialogue avec l'art, pourquoi elle désire que se conclue à notre époque une nouvelle alliance avec les artistes. Une telle collaboration serait de nature à susciter une nouvelle « épiphanie de la beauté en notre temps ».
On ne peut guère aller plus loin dans la vision d'un art magnifié. Il faut être soi-même un artiste. Jean-Paul II l'est par sa théologie autant que par sa sensibilité. Cette « épiphanie de la beauté », il la porte dans son cœur, à l'exemple de saint Augustin, qui ne l'a découverte que sur le tard : « Je t'ai aimée bien tard, Beauté si ancienne et toujours nouvelle ; je t'ai aimée bien tard ! Mais voilà, tu étais au-dedans de moi quand j'étais au-dehors et c'est dehors que je te cherchais… Tu étais avec moi, et je n'étais pas avec toi… Tu as resplendi et tu as dissipé mon aveuglement ; tu as répandu ton parfum, le l'ai respiré et maintenant je soupire après toi. »
Dans sa jeunesse, Karol Wojtyla a subi l'influence du poète polonais Cyprian Norwid (1821-1883), prophète incompris. Et c'est comme jeune acteur dans son lycée et dans la paroisse de Wadowice qu'il interpréta avec maîtrise des tragédies particulièrement représentatives de la tradition romantique polonaise, telles que la pièce La Comédie non divine, de Krasinski, l'un des chefs-d'œuvre du théâtre slave ; une fable apocalyptique d'un symbolisme intense. Wadowice a transmis au jeune Karol le culte du théâtre.
Ce culte s'est intensifié grâce au contact de Kotlarczyk, professeur d'histoire au lycée, spécialiste du théâtre ; fervent chrétien, il considérait le drame comme « une voie de la perfection, un moyen privilégié de transmission de la Parole de Dieu, de la vérité sur la vie ». À ses yeux, le théâtre devait être un « théâtre de la parole intérieure ». Aussi l'acteur est-il une sorte de prêtre ouvrant l'horizon de l'esprit aux vérités dernières, aux valeurs morales universelles infrangibles.

Foi et intuitions

La haute vision qu'a Jean-Paul II de l'art prend ses racines dans ses rêves d'adolescent matérialisés sur la scène théâtrale à Wadowice, et ailleurs pendant les tournées de la troupe dont il faisait partie. Il y conforta sa foi chrétienne et y puisa des intuitions sur les rapports entre l'intelligence et la sensibilité, entre l'apparence des êtres et des choses et la réalité de leur nature profonde. Le mystique et l'artiste en lui ont eu accès, au plus intérieur de son être intime, au mystère des interactions entre les apparences et l'indicible, entre l'art et la foi.
Les 19 et 20 février 2000 se sont tenus, à Rome, les journées consacrées au « Jubilé des artistes ». Plus de trois mille d'entre eux couvrant l'ensemble du champ élargi des arts, de la peinture à la musique, en passant par la sculpture, la littérature, l'architecture, étaient rassemblés dans ce haut lieu de l'art qu'est la basilique Saint-Pierre. Le bienheureux Fra Angelico (1400-1455), dont on célébrait la fête liturgique depuis sa béatification en 1982 par Jean-Paul II, est le symbole éblouissant de l'iconographie chrétienne, qui a su rendre visible l'Invisible divin. Dans une lettre adressée par le Pape aux artistes, en avril 1999, en prévision de ces journées jubilaires, il souligne une nouvelle fois la vocation à la beauté qui est celle de l'artiste bénéficiaire d'un don spécial et rare. Don qu'il doit « faire fructifier dans la logique de la parabole évangélique des talents ». Poussé par cette vocation, l'artiste ne recherche plus la gloire ou l'argent qui peuvent lui être donnés de surcroît ; il incarne alors l'« éthique du service artistique », qui croît jusqu'à la dimension d'une spiritualité. Aussi « l'artiste contribue-t-il à la vie et à la renaissance d'un peuple ». Et le Pape affirme à nouveau les affinités électives entre l'art authentique et la foi. Il plaide en faveur d'une « nouvelle alliance avec les artistes ». Il lance un « appel pressant aux artistes de la parole écrite et orale, du théâtre et de la musique, des arts plastiques et des technologies les plus modernes de communication. Il vous appartient, conclut-il, à vous, hommes et femmes qui consacrez votre vie à l'art, de proclamer avec la richesse de votre génie que dans le Christ, le monde est racheté. Que votre art contribue à l'affermissement d'une véritable beauté qui transfigure la matière comme un reflet de l'Esprit de Dieu et ouvre les esprits au sens de l'éternité. »
Seul un artiste mystique est en mesure de proférer, depuis les sommets où l'art inspiré situe la condition humaine, des paroles aussi brûlantes qui magnifient les artistes autant que l'art.

CHAPITRE 25 :
PRODIGIEUSES SEMAILLES

La haute intelligence de Jean-Paul II est pénétrée de fines intuitions. Il possède l'art de fixer, dans le ciel des fidèles, des étoiles du Berger qui les guident, tout en intensifiant leur foi en même temps qu'il suscite leur enthousiasme.
L'initiative qui a mis en marche « le peuple de Dieu » - comme on appelle les chrétiens depuis Vatican II -, c'est la clôture, étalée sur quatre années, du second millénaire après Jésus-Christ. Les trois premières étaient consacrées à chacune des trois Personnes de la Très Sainte Trinité ; la quatrième année est consacrée au Grand Jubilé de l'an 2000. Prodigieuses semailles ! Elles lèvent, drues et saines ; déjà elles donnent leurs fruits opulents.
L'année 1997 était celle du personnage historique qui a changé le cours de l'histoire des hommes. Au long des siècles, des myriades de disciples ont répété, après l'apôtre Paul : « Pour moi, vivre, c'est le Christ » (Ph 1, 21). Ce « Christ de la foi » que l'exégèse libérale allemande du XIXe siècle a tenté de dissocier du « Jésus de l'histoire ». En niant jusqu'à son existence, en la caricaturant et en la désintégrant par le soupçon systématique, à la lumière du rationalisme, de l'idéologie, de la psychanalyse.

Trois chefs-d'œuvre

Autrement percutant est l'ouvrage d'un théologien rigoureux doublé d'un historien présentant Jésus en employant les critères les plus stricts. La Vie authentique de Jésus-Christ, de René Laurentin, est un chef-d'œuvre qui ravit l'esprit et fortifie la foi (Ed. Fayard). C'est l'un des fruits précieux de l'initiative
de Jean-Paul II.
L'année 1998 était dédiée au Saint-Esprit. « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8). Pour nous les hommes. Et aussi « dans sa vie intime ». « Il est un amour essentiel commun aux Trois Personnes divines. L'Esprit Saint est l'amour personnel en tant qu'Esprit du Père et du Fils » (Jean-Paul II dans son encyclique sur l'Esprit Saint).
Et cet Esprit de Dieu habite en nos cœurs. « Je suis devenu véritablement moine le jour où j'ai découvert que ce n'est pas moi qui prie, mais Dieu qui prie en moi », écrit dom Denis Huerre, moine bénédictin. L'Esprit Saint prie en nous. Comment ne pas l'aimer, lui qui en nous est l'amour ! Peut-on ne pas aimer l'amour ?
Ce livre magistral, peut-être le plus beau parmi la centaine de livres produits, René Laurentin l'intitule : L'Esprit Saint, cet inconnu (Ed. Fayard). À travers un style lumineux, le lecteur découvre l'omniprésence de l'Esprit Saint qui déborde les frontières de l'Église en « remplissant la face de la terre » (Sg 1, 7). Il est « source jaillissante du plus profond de notre être ». Et, consolation suprême pour tout homme de bonne volonté : « L'Esprit Saint sera donné à tous ceux qui le demandent » (Luc 11, 13).
La troisième année était consacrée au Père des Cieux, « de qui vient toute paternité au Ciel (au remplacer par ou) sur terre » (Ep 3, 15). L'ouvrage qui complète la splendide trilogie de René Laurentin, Au-delà de la mort du père, DIEU NOTRE PÈRE, éclaire avec tendresse le mystère et le secret du Père ; il révèle la voie royale permettant d'établir une relation vivante avec lui. Moi qui suis père de dix enfants, j'y ai puisé des trésors de sagesse et de force dans l'exercice de la paternité humaine, reflet de celle de Dieu. Un fruit dans la très abondante récolte produite par l'initiative inspirée de Jean-Paul II.

L'éternité entrée dans le temps

Le Grand Jubilé de l'an 2000 couronne l'édifice trinitaire de la fin du second millénaire. Une année entière animée par la joie. Un nouveau Kaïre - Réjouis-toi ! - renouvelant celui de la joie messianique, adressé à Marie par l'archange Gabriel. Dans sa lettre apostolique du 14 novembre 1994, Tertio Millennio Adveniente - Le 3e millénaire à venir - Jean-Paul II présente dans un style lyrique « la clef d'interprétation » de tout son pontificat. L'Incarnation de Dieu en Jésus-Christ, c'est « l'éternité entrée dans le temps ». Dieu sanctifie le temps. À nous de le sanctifier à notre tour, pour notre plus grand bonheur. Dans la tradition hébraïque, les jubilés étaient des temps de libération de tout esclavage survenant tous les cinquante ans. L'an 2000 après Jésus-Christ commémore la libération des hommes par Dieu fait homme. Libérés de tout esclavage en suivant Jésus, en vivant son Évangile. « Grand Jubilé » à cause de l'exceptionnelle date qui ne survient qu'une fois tous les mille ans. Jean-Paul II voulait en faire un Jubilé de toutes les libérations. Depuis celle de la séparation des Églises chrétiennes jusqu'à celle de la dette des pays pauvres envers les pays riches. Que ce Grand Jubilé prépare un nouveau printemps après une longue crise spirituelle et morale. Le XXIe siècle sera un temps du renouveau, dans l'esprit du Pape, et non pas une menace apocalyptique. Dieu reste le Maître de l'histoire. « Ne craignez pas ! Réjouissez-vous ! », tel est l'appel du Pape, en écho aux paroles maintes fois répétées par le Christ dans l'Évangile.

CHAPITRE 26 :
DES PRÊTRESSES CATHOLIQUES ?

Les dernières décennies du XXe siècle ont été la vaste caisse de résonance de plusieurs grands débats tels que la liberté, les droits de l'homme, la démocratie, l'avortement, la parité hommes-femmes, etc. Toutes ces questions se sont également posées dans l'Église et débattues à la lumière de l'Évangile et de la tradition, notamment l'accès des femmes à toutes les fonctions, y compris sacerdotales.
Le débat autour du traitement réservé aux femmes au sein de l'Église est le fruit du féminisme. Il existe un combat mené contre toute discrimination exercée à l'encontre des femmes. Ce combat n'est pas propre au XXe siècle. Il a été timidement engagé par les femmes de lettres au XVIIIe siècle, avec le soutien de quelques philosophes du courant des Lumières. La Révolution française l'a intensifié. En 1791 est publiée, rédigée par une femme, Olympe de Gouges, une Déclaration des droits de la femme. En 1848, des féministes tentent de faire passer ces droits virtuels dans la législation. Tentative prématurée ; l'opinion publique rejette ces nouveautés. La première véritable percée se fait par l'entrée des femmes dans le cycle économique au cours de la seconde partie du XIXe siècle. Elles sont salariées, mais perçoivent des salaires inférieurs à ceux des hommes. Cependant la percée la plus décisive est due à leur scolarisation massive, grâce à l'enseignement gratuit et obligatoire. Le droit de vote et l'éligibilité tarderont encore, en Grande-Bretagne, il leur est accordé en 1925, en France, en 1944 seulement. Dans les années 60, le féminisme s'affirme de façon agressive. En 1968 est créé aux États-Unis le Women's Lib, en France le MLF - le Mouvement de libération des femmes. Elles engagent des campagnes comme celles du droit à l'avortement gratuit, à la contraception gratuite, à l'égalité salariale, campagne aussi « contre l'oppression familiale », c'est-à-dire « l'enfermement de la femme dans le rôle d'épouse et de mère ».

Un ton nouveau

L'Église est restée longtemps à l'écart de ces outrances. Pour la simple raison que depuis le Moyen Âge, les femmes jouent dans l'Église un rôle important, telle Catherine de Sienne.
Au fil du temps, elles se sont portées à la pointe de l'évolution de la spiritualité. Thérèse de Lisieux y a déclenché, avec sa « petite voie », une véritable révolution, dans une totale fidélité à l'Église.
À l'âge de la communication médiatique soumise le plus souvent à la loi des escalades verbales et revendicatives, la contestation agressive devait nécessairement pénétrer dans l'Église ; celle-ci était conçue non plus comme un corps mystique, mais comme une organisation similaire à un régime politique, et donc soumise aux mêmes évolutions.
La revendication majeure était l'accès des femmes au sacerdoce. Elle apparut vers le milieu des années 70. Dès 1977, la Congrégation pour la doctrine de la foi publiait une déclaration pour clarifier le débat. Pour ses douze apôtres qui furent les premiers prêtres et évêques, Jésus ne choisit que des hommes. S'il avait voulu un corps mixte, il l'eût fait, car son comportement envers les femmes tranche vivement avec les habitudes traditionnelles de son temps. S'il a exclu les femmes dans le choix des apôtres, ce n'est pas dû au hasard, c'est un choix déterminé. L'exemple du Christ s'impose en tout à l'Église. Celle-ci est un corps différencié au sein duquel il n'y a ni supériorité ni infériorité. La seule supériorité c'est celle de la charité, de l'amour. Et dans ce domaine, la femme est généralement supérieure à l'homme.
Publiée sous Paul VI, cette déclaration ne fit qu'amplifier le débat. Jean-Paul II tenta à son tour de l'éclairer. Le 15 août 1988, fête de la Femme « bénie entre les femmes », il publie une lettre apostolique Mulieris dignitatem - La dignité de la femme. Partant du « oui » de Marie qui a permis à un être humain - une femme - de s'unir à Dieu dans « une union dépassant toutes les attentes de l'esprit humain », le Pape souligne « l'unité originelle des femmes et des hommes », une « unité et égalité dans la diversité ». Le péché a brisé la communauté des sexes ou régnait une « égalité radicale » des hommes et des femmes. Il en est résulté la loi du plus fort, la domination « mâle ». La femme doit se libérer de cette domination. Faut-il pour autant qu'elle s'approprie les particularités mâles, contraires à l'originalité féminine ? La libération doit viser « l'unité originelle » par la restauration de la communion du don libre de soi.

Jean-Paul II tranche définitivement le débat

La lettre apostolique, réflexion scripturaire et théologique, n'apaisa nullement la controverse à propos de l'accès des femmes au sacerdoce. Le 22 mai 1994, Jean-Paul II publie une nouvelle lettre apostolique. Cette fois-ci il entre dans le vif du sujet. « L'Église, écrit-il, n'a aucun pouvoir de conférer l'ordination sacerdotale à des femmes ; cette sentence doit être tenue pour définitive par tous les fidèles. » Le document, qui est court, clôt pour le Pape le débat. Définitivement. Le Pape a parlé là ex cathedra, en tant que successeur de Pierre. Son texte ne constitue « ni un avis de prudence, ni une opinion personnelle, ni une simple question de discipline. Il s'agit d'une vérité catégorique. » Prêcher le contraire, c'est « induire les consciences en erreur ».
Cette brève lettre apostolique enflamme la controverse. Le message doctrinal du Pape est récusé, voire dédaigné par les forces contestataires, une minorité bruyante. Les plus virulentes se manifestent aux États-Unis ; on y parle de « l'insensibilité du Pape ». Un point de vue partagé par les pays anglo-saxons. L'Église anglicane admet les femmes au sacerdoce depuis les années 70. Un obstacle supplémentaire à l'unité des Églises. Dans le protestantisme, le caractère sacerdotal du pasteur n'est pas différent de celui de tout baptisé. Le pasteur est seulement préparé, par des études, à animer une communauté de fidèles. C'est un ministère de service, et non pas un sacrement. Hommes et femmes peuvent y accéder.

La prière, remède à tout mal

Au moment même où il publie Ordinatio sacerdotalis, Jean-Paul II voit se réaliser, sous ses yeux, un ardent désir qu'il portait depuis des années dans son cœur. Le 13 mai 1994, les premières clarisses entrent dans le monastère Mater Ecclesiae - Mère-de-l'Eglise. Le 13 mai : treizième anniversaire de l'attentat de 1981. Et pourquoi les clarisses ? On venait de célébrer, en 1993, le 800e anniversaire de la naissance de sainte Claire d'Assise. C'est elle qui en 1213 fonda l'ordre des Pauvres Dames, le deuxième ordre franciscain. Elle avait vingt ans. Plus tard appelées « clarisses », du nom de la jeune fondatrice, elles vivent dans la pauvreté, du fruit de leur travail et de l'aumône ; leur vocation : la prière et la louange de Dieu. En ce XIIIe siècle de haute spiritualité chrétienne, l'ordre se répandit magnifiquement ; à la mort de Claire, il comptait 120 monastères. Aujourd'hui, il compte quelque 17 000 Sœurs réparties dans 750 monastères.
C'est cet ordre de contemplatives que Jean-Paul II désirait auprès de lui. Auprès des Papes qui lui succéderaient. En plein cœur du Vatican. Il sait mieux que quiconque à quel point ces quarante hectares du siège pontifical de Pierre sont en proie aux attaques du « pouvoir des Ténèbres » (Lc 22, 53). « Portez sur vous toutes les armes de Dieu, de façon à repousser toutes les attaques du démon », recommande l'apôtre Paul aux Ephésiens (6, 11). Homme de prière et de contemplation, Jean-Paul II sait que l'arme invincible c'est la supplication adressée à Dieu, plus particulièrement par une communauté d'âmes consacrées qui se vouent à la prière permanente. Que vaut, à côté de cela, la contestation de son autorité par des groupes partageant l'esprit du monde ?
Le chantier du monastère Mère-de-l'Eglise a été ouvert en 1992 sur les pentes douces surplombant la cité du Vatican ; il s'adosse au mur Léonin. Depuis le 13 mai 1994, prières et chants des Sœurs contemplatives s'élèvent vers le ciel, en soutien des efforts que le Saint-Père déploie, à quelques pas de là, pour maintenir l'Église dans la robe virginale dont le Christ l'a revêtue. Non pas par ses propres forces, mais par la grâce de Dieu, en vertu de l'autorité confiée à Pierre par le Christ Jésus (voir Mt 16, 18-19).

CHAPITRE 27 :
GOUVERNER L'ÉGLISE

L'Église n'est pas une démocratie. Elle est une sorte de principauté de droit divin. L'autorité y est exercée par le Pape, en communion avec les évêques ; ensemble ils assument la succession des Douze.
Si la doctrine de la foi est immuable à travers les siècles et jusqu'à la fin des temps, le gouvernement de l'Église exige d'être souvent réformé, toujours adapté aux exigences des époques qui se succèdent. Jean-Paul II n'a pas échappé à ces exigences en un temps de mutations rapides et profondes. Mode d'élection du Pape, mode de communication du Vatican, fonctionnement de la Curie, mode d'exercice des synodes, voilà des domaines dont le Pape s'est préoccupé.
Le 22 février 1996, en la fête de « la Chaire de Pierre », le Pape signe une constitution apostolique. Elle s'intitule Universi Dominici Gregis
- Le Berger de tout le troupeau du Seigneur. Elle établit les règles de l'élection du Pape. Cette réforme s'est imposée du fait de l'internationalisation croissante du collège des cardinaux. Jean-Paul II, soucieux de l'intériorité spirituelle en tout ce qui touche la vie de l'Église, cherche, par cette constitution, à donner au conclave un caractère de véritable retraite, au cours de laquelle puisse s'imprégner dans l'esprit et le cœur des 120 cardinaux de moins de quatre-vingts ans, rassemblés pour l'élection, l'objectif spirituel de tout conclave et leur responsabilité devant Dieu. L'élection se fera désormais au scrutin secret. Les deux tiers des voix restent requis, sauf après trente-quatre tours de scrutin, où suffirait la majorité absolue. Éventualité tout à fait improbable.
Jean-Paul II se soucie également du confort matériel, absent jusqu'à sa propre élection ; les cardinaux logeront désormais dans la maison de sainte Marthe ; jusque-là, ils logeaient dans le palais apostolique, sans eau courante, munis d'un vase de nuit… Comme par le passé, tout contact avec l'extérieur est exclu.
Quant à la mort du Pape, elle doit se faire dans la dignité. Pas de photos sur son lit de malade ou son lit de mort, pas d'enregistrement de ses dernières paroles. Le droit également pour le personnel et l'entourage du Pape défunt de rester jusqu'à l'enterrement. Le Pape se souvient en cela de l'expulsion brutale du secrétaire de Paul VI, le lendemain de la mort de ce dernier ; une violence faite à la charité.
L'internationalisation du collège des cardinaux se double, sous le pontificat de Jean-Paul II, de celle de la Curie, chargée d'assister le Pape dans le gouvernement de l'Église. Paul VI l'a déjà réorganisée au lendemain de Vatican II. La marque de Jean-Paul II, c'est l'internationalisation du personnel de la Curie. Il nomme à la tête des Congrégations romaines des évêques de grande expérience pastorale et d'exceptionnelle capacité intellectuelle. Les États-Unis en fournissent la majorité. Le Pape, qui a le sens de l'humour, après avoir nommé un Américain de Milwaukee préfet de la Maison pontificale et un Polonais adjoint au préfet, plaisanta un jour en se dirigeant vers l'audience : « Le préfet ?… un Américain !… impossible ! Le vice-préfet ?… un Polonais !… Pire encore ! »
Le synode des évêques revitalisé par Vatican II est une assemblée convoquée par le Pape, à laquelle il peut donner des pouvoirs consultatifs ou délibératifs. Jean-Paul II dynamise leur rôle. Il en convoque une quinzaine portant sur des questions telles que « La famille chrétienne dans le monde d'aujourd'hui » (1980), « Vocation et mission des laïcs dans l'Église » (1987), « L'Europe » (1991), ce dernier réunissant pour la première fois les évêques de l'Europe de l'Est et de l'Ouest.

L'évêque de Rome

Aucun Pape, a-t-on constaté, n'a pris au sérieux sa fonction d'évêque de Rome autant que Jean-Paul II. En tant que tel, il est également le primat d'Italie. En l'an 2000 il avait effectué cent trente visites pastorales à Rome et en Italie, prononcé un millier de discours et d'homélies et parcouru quelque soixante-quinze mille kilomètres à travers les vingt régions italiennes. Quant aux paroisses romaines, il a fait quelque 260 visites pastorales, avec, chaque fois, une prédication et une rencontre des paroissiens. Cette activité s'inscrit dans la nouvelle évangélisation du monde, chère à son cœur de substitut sur terre de l'unique paternité de Dieu (voir Ep 3, 15), dont il s'efforce d'être le reflet. « Combien de routes un homme doit-il parcourir avant de mériter d'être appelé un homme ? », lance-t-il un jour aux jeunes, au cours de l'une de ces visites pastorales. Une seule, celle du Christ, qui a dit : « Je suis le Chemin de la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6).
L'impact de Jean-Paul II sur les Italiens est, dans ces conditions, profond. En témoigne cette remarque de Massimo d'Alema, chef du gouvernement italien, ancien communiste : « Le livre du Pape, Entrez dans l'espérance, est mon livre de chevet » ; il était impressionné par l'analyse du monde après l'effondrement de l'univers communiste nourri de chimères et vivant d'horreurs. L'avenir de l'humanité, dit Jean-Paul II, se trouve dans la quête de valeurs. C'est par la spiritualité qu'elle renforcera ses assises. « Cette vision, constate d'Alema, dépasse singulièrement une approche purement économique et, plus encore, une vue étriquée de lutte des classes. C'est pour cela que l'influence de Jean-Paul II dépasse largement les limites de l'Église catholique. » Une courageuse constatation d'un membre d'une gauche italienne qui d'habitude manifeste « un anticléricalisme épidermique ».

CHAPITRE 28 :
VISITE AU PAYS DU « COMANDANTE »

Justement, l'un des voyages les plus percutants du pontificat de Jean-Paul II se fit à La Havane, en janvier 1998, au cœur de ce qui reste du puissant empire communiste occidental.
Fidel Castro, Comandante de la révolution de 1959, et depuis lors Lider maximo du pays, se déclarait adepte du communisme léniniste athée. Avec l'expérience heureuse et douloureuse du pouvoir, le mûrissement au fil du temps, l'entrée dans l'âge de la sagesse, le Lider maximo, né en 1927, s'ouvrait au monde autre que marxiste et aux perspectives autres que matérialistes. Fidel s'humanisait. Une épine restait fichée dans sa chair : l'embargo américain, en vigueur depuis son accession au pouvoir. L'économie cubaine est en ruine, le peuple en détresse malgré les incantations du régime. Dans ces conditions, une visite de Jean-Paul II, une sorte de Lider maximo d'une tout autre nature, ne pouvait qu'aider Cuba à sortir de son isolement.
En 1996, Castro fut reçu à Rome par le Pape, lors de sa participation au Sommet mondial de l'alimentation. Surprise, il invite le Pape à Cuba ! « Parlez-moi du Pape », demanda-t-il à l'envoyé venu préparer le voyage. « Monsieur le président, je vous envie », répondit celui-ci. « Pourquoi ? » « Parce que le Pape prie tous les jours pour vous ! Il prie pour qu'un homme de votre expérience trouve le chemin du retour à Dieu. » Castro le volubile resta bouche bée… Des images de son enfance à l'ombre d'une maman pieuse remontaient-elles sans sa mémoire ?
Jean-Paul II débarqua à l'aéroport de La Havane le 21 janvier 1998, décrété jour de congé national. Il apportait, cachée dans son cœur, une nouvelle révolution, la révolution permanente de l'Évangile, à un peuple saturé, depuis quarante ans, par les slogans sans cesse rabâchés des insurgés de la sierra Maestra et les interminables harangues du Lider maximo.

Au diable la langue de bois !                                            

Celui-ci accueillit le Pape avec déférence, attitude qu'il conserva jusqu'au départ, le 25 janvier, en dépit de discours qui l'avaient pris à rebrousse-poil. Tel celui prononcé le lendemain de son arrivée, à Santa Clara, pendant sa première messe, sur l'éducation. Contrairement à ce qui se pratiquait à Cuba, Jean-Paul II affirma le droit inaliénable des parents à déterminer l'éducation de leurs enfants, « la méthode pédagogique, le contenu éthique et civique ainsi que l'inspiration religieuse leur garantissant une éducation globale. Ainsi, dit le Pape, en citant le poète et révolutionnaire José Marti, les enfants cubains pourront-ils croître en humanité pour le bien de tous. » Puis il fit l'éloge de l'héritage familial de la tradition créole à Cuba, enracinée dans l'Évangile. Et le Pape termina son homélie sur un vibrant appel : « Cuba, prends soin de tes familles, afin de garder ton cœur pur ! »
On le voit, Jean-Paul II n'use pas de la langue de bois. Il n'en a jamais usé, ce qui fait sa force et son rayonnement. Il ne l'a pas fait dans la Pologne communiste, au début du pontificat. Il n'en a pas usé dans le temple capitaliste du cash and carry que sont les États-Unis. Il ne le fait pas à Cuba, en présence du marxiste-léniniste Fidel Castro. L'unique devoir, la grande joie de Jean-Paul II, c'est de proclamer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ : « Si le Fils de Dieu vous libère, vous serez réellement libres » (Jn 6, 31).
Le lendemain, 23 janvier, ce sont deux cent mille jeunes clamant leur enthousiasme qui accueille le Pape sur la grande place de Camagüey. Eux, qui depuis leur plus tendre enfance ont subi l'envoûtement rituel du régime athée, boivent littéralement le langage nouveau qu'ils entendent de la bouche d'un vieil homme auréolé de gloire immatérielle. Parlant du bonheur, il dit : « Ne cherchez pas au-dehors ce qui se trouve au-dedans de vous. N'attendez pas des autres ce que vous-mêmes pouvez et devez être ou faire. » Il les invite à construire « une nouvelle société où les rêves les plus nobles ne seront pas déçus, et où vous pourrez être les acteurs principaux de votre destinée ». Se référant au héros cubain Ignacio Agramonte, dont la place où il parle porte le nom, le Pape souligne les valeurs dont cet homme, fervent chrétien, était le porteur : fidélité, amour de la justice, sincérité, honneur ; « Face à l'esclavage, cet homme a défendu la dignité humaine. »
Le même soir, Jean-Paul II s'adresse à un public d'intellectuels, à l'université de La Havane. Fatigué par l'effort fourni et le climat subtropical de l'île, « crocodile des Caraïbes », le Pape évoque le Père Varela, héros de la lutte pour l'indépendance, « première pierre de l'identité nationale cubaine » et, par sa radieuse pédagogie, « professeur des professeurs. La meilleure synthèse de la foi chrétienne et de la culture cubaine. » Puis, ouvrant au scalpel le corps idéologique castriste, le Pape ajoute que le Père Varela a appris aux Cubains à penser bien en pensant librement : « Il parlait aussi de la démocratie, qu'il considérait comme le meilleur projet politique, celui qui s'accordait le mieux à la nature humaine, tout en soulignant ses exigences. » Fidel Castro, présent à cette conférence, devait avaler sa langue… La vision de Varela n'avait rien de commun avec la praxis castriste. Celle-là jaillissait de la foi vivante ; celle-ci d'une idéologie moribonde.

Deux cimes vertigineuses

Le sommet du bouleversant périple cubain fut atteint le lendemain, samedi 24 janvier. En fait, il y eut un double sommet, le second sera atteint le jour de clôture du voyage, dimanche 25 janvier.
Le lendemain de l'apologie du Père Varela à l'université, Jean-Paul II célèbre la messe à Santiago, sur l'arrière-plan romantique de la sierra Maestra. Au premier rang, Raul Castro, frère du Comandante et second personnage du régime étatique. La nuit précédente, le comité central du Parti a été convoqué d'urgence, pour faire le point sur ce voyage papal attentatoire au catalogue de la thaumaturgie castriste. La statue de Notre-Dame de la Charité d'El Cobre, écartée depuis quarante ans, fait son entrée devant un quart de million de fidèles visiblement aux anges. Rendu audacieux par la présence du Pape, l'archevêque de Santiago dénonce crûment « le faux messianisme » d'un pouvoir qui confond la mère patrie avec le parti unique. Avec un tel discours prononcé dans d'autres circonstances, Pedro Estiu, tout archevêque qu'il fût, eût signé son incarcération, comme en témoignent un millier de prisonniers politiques encore détenus dans les geôles lors de la visite papale. Ce jour, Raul doit avaler sa casquette… En effet, renforçant la dénonciation accusatrice de Monseigneur Estiu, Jean-Paul II entonne un chant à la liberté repris en chœur par la foule scandant « Libertad ! Libertad ! », mot sacré renvoyé en écho par la sierra Maestra. « L'Église, germe fécond qui œuvre pour le bien de tous… défend la liberté de chaque individu, des familles, des différents groupes sociaux qui ont droit à leur propre autonomie, à leur propre sphère de souveraineté. » Puis le Pape couronne Notre-Dame d'El Cobre. El Cobre est le lieu de libération, en 1868, des premiers esclaves cubains. L'île comptait, à ce moment-là, un demi-million d'esclaves !
Le dimanche, place de la Révolution, c'est le couronnement de ce voyage historique. D'un côté de la place, la tête immense de Che Guevara, compagnon révolutionnaire de Fidel Castro. En face, sur une hauteur de dix étages, l'image du Sacré-Cœur de Jésus surmontée de l'inscription en lettres gigantesques : « Jesuscristo en Ti confio. » Au premier rang du million de fidèles participant à la messe papale, Fidel et Raul Castro ainsi que les principaux dignitaires du régime.

Derniers appels au peuple cubain                                      
Et c'est l'ultime appel au peuple cubain dans une homélie de trente minutes. Les problèmes de Cuba, constate le Pape, découlent du système niant la dignité de la personne humaine. L'État doit garantir à « chaque personne et à chaque confession » le libre exercice de la foi religieuse. L'Église défend « la personne humaine face à toute injustice, même la plus petite ». Cette phrase déclenche une tempête d'applaudissements qui n'en finit plus. Avec son humour coutumier, Jean-Paul II en profite pour détendre l'atmosphère survoltée : « Je ne suis pas contre les applaudissements, dit-il, cela permet au Pape de se reposer un peu. Mais il me reste encore une page. » Éclats unanimes de rire, y compris du Comandante et de tout le premier rang.
Et le Pape achève l'homélie par une fervente invitation au renouveau du cœur et du peuple : « Cuba a une âme chrétienne, une vocation universelle… À l'approche du 3e millénaire de l'ère chrétienne, où nous traversons des temps de renouveau, Cuba doit surmonter son isolement… s'ouvrir au monde… C'est le moment de prendre des chemins nouveaux. » Pour finir, il confie « ce peuple si cher à mon cœur » à Notre-Dame d'El Cobre : « Qu'elle obtienne pour ses enfants les dons de paix, de progrès et de bonheur. »
L'homélie comprenait une phrase où Jean-Paul II condamnait l'embargo des États-Unis contre Cuba, décrété en 1961. Ce n'est pas une concession à Castro, mais une attitude constante, y compris vis-à-vis de l'embargo en vigueur, depuis août 1990, contre l'Irak. Le blocus économique ne punit pas les dirigeants d'un pays, mais des peuples auxquels on inflige d'injustes souffrances.
La misère régnant à Cuba est due aux effets combinés de l'embargo, de la fin de l'Union soviétique et d'un régime idéologique fossilisé. Le salaire moyen mensuel est de huit dollars.
Sans rancune après cette croisade inouïe de Jean-Paul II, Fidel Castro libère plus de 200 prisonniers politiques dans les trois semaines suivant cette visite historique.
Il fallait s'étendre sur ce mémorable voyage de Jean-Paul II, en 1998, à Cuba. Il illustre la foi, l'audace et le langage de vérité du Pape qui fait entrer l'Église dans le 3e millénaire. Et il rappelle l'autre voyage historique, celui de 1979 en Pologne, qui fissura dangereusement le géant soviétique aux pieds d'argile. Celui-ci s'écroulera dix ans plus tard.
Oui, vraiment, Jean-Paul II est l'arme secrète du Maître de l'Histoire !

CHAPITRE 29 :
PÈLERINAGES DU GRAND JUBILE                                     

Le 24 décembre 1999, 23 h 25, Jean-Paul II pousse la porte de bronze de la basilique Saint-Pierre : « Voici la porte du Seigneur. Je rentre à la maison. Seigneur, ouvre-moi la porte de ta justice. » À l’intérieur, une dizaine de milliers de fidèles. Sur la place, 40 000 autres suivent la cérémonie sur des écrans géants. De par le monde, un milliard et demi de téléspectateurs dans une soixantaine de pays.
Le Pape vient de s'engager dans son dernier marathon, celui de l'an 2000. Une bonne centaine de manifestations, ordinations, les 15e Journées mondiales de la jeunesse - les fameuses JMJ qui ont prodigieusement dynamisé l'Église d'aujourd'hui et de demain ; en plus, les 27 jubilés à thème : vie consacrée, malades, artistes, Curie romaine, famille, etc.
Le Jubilé est un temps de joie. La joie du Christ jaillit de la conversion. Ce sont des êtres intérieurement purifiés que la joie du Christ transfigure. D'où l'insistance du Pape sur la nécessaire conversion, à l'occasion du Grand Jubilé de l'an 2000. D'où aussi les 27 journées à thème. Convertere, « se tourner vers ». Se tourner vers Dieu en se détournant du mal, du péché, sources de misère.

Un pèlerinage intérieur

Karol Wojtyla, que d'étranges voies ont porté sur le siège de Pierre à Rome, amplifie le marathon 2000 par un pèlerinage sacré aux sources de la révélation de Dieu aux hommes, par l'intermédiaire de trois êtres d'exception : Abraham, Père des croyants, Moïse, messager des dix commandements de Dieu, et Jésus, le propre Fils de Dieu, venu révéler le Père et sauver les hommes.
La première étape de ce pèlerinage aux sources devait le mener sur les traces d'Abraham, à Our, en Mésopotamie, d'où le patriarche biblique partit en Palestine, au XIXe siècle avant Jésus-Christ, poussé par l'Esprit de Dieu. À cause de la situation en Irak, le Pape a dû renoncer à cette étape initiale. Il se contentera d'y entreprendre un « voyage intérieur », en février 2000.

Égypte et Terre sainte

La seconde étape l'a mené, du 24 au 26 février, en Égypte, lors de la première visite papale dans ce pays. Visite au Pape copte Shenouda III, successeur des patriarches d'Alexandrie ; au plus haut dignitaire musulman d'Égypte, le cheikh Mohamed Tantaoui, grand imam de l'université Al Azhar ; messe pontificale au stade du Caire devant 20 000 participants chrétiens et musulmans. Le but essentiel du voyage, c'est cependant le mont Sinaï, situé au sud de la péninsule. C'est là que Dieu scella son alliance avec les hommes, représentés par les Hébreux, là que Dieu remit à Moïse les Tables de la Loi, les dix commandements. C'est là aussi que Dieu révéla à Moïse son nom dans le feu d'un buisson-ardent : « Je Suis Celui qui Suis » (Ex 3, 14). La visite du monastère Sainte-Catherine, qui date du Ve siècle, a dû se faire à titre privé, les moines orthodoxes ne voulant pas accueillir le chef de l'Église catholique. Cependant, dans l'ensemble, l'accueil a été chaleureux.
La troisième étape, la plus importante du pèlerinage sacré de l'an 2000, mène Jean-Paul II en Terre sainte. Auparavant, il a célébré, le 12 mars, la « Journée de la demande de pardon » pour les fautes commises par les membres de la hiérarchie catholique dans le passé ; un document, Mémoire et réconciliation, a été publié le 2 mars. Toujours le souci de la conversion ; scruter le passé, afin de ne pas refaire les mêmes fautes, est capital, pour la vie personnelle autant que pour la vie passée de la communauté des disciples. La conversion est essentiellement tournée vers l'avenir ; cependant elle ne saurait se dispenser de la purification de la mémoire. En Égypte, des musulmans ont prié le Pape de demander pardon pour les croisades du XIe au XIIIe siècle…

CHAPITRE 30 :
LE PÈLERINAGE DES PÈLERINAGES  

On craignait ce voyage à hauts risques. On jubilait à son terme. Du 20 au 26 mars 2000, Jean-Paul II revivait, en Terre sainte, les grandes heures de l’histoire du salut.
Celle-ci commence par Abraham. Au début du mois de février, le Pape a été empêché, pour des raisons politiques, de se rendre à Our, en basse Mésopotamie, ville natale d’Abraham. Quelques jours plus tard, le voici en Égypte sur le versant du Sinaï ; Moise y reçut de Dieu les Tables de la Loi. C’est à jamais le code du bonheur personnel et communautaire.
Le lundi 20 mars, jour du passage de l’hiver au printemps, Jean-Paul II jette sur la terre promise le regard que Moïse y porta à partir du mont Nébo.

Moise mourut avant d’y pénétrer. Le Pape y arrive le 21 mars ; le matin il a célébré, au stade d’Amman, en Jordanie, une messe en présence de 50 000 chrétiens et non-chrétiens ; l’après-midi, il s’est rendu au bord du Jourdain, à l’endroit ou Jean baptisa Jésus, dans l’accompagnement d’une bouleversante théophanie trinitaire .
Le mercredi 22, le pèlerinage en Terre sainte commence, bien entendu, par Bethléem. Ce nom signifie « La Maison du pain ». Sur la place de la Mangeoire, devant une immense foule, le Pape consacre le « Pain de Vie », auquel Marie a donné la vie en ce lieu.
Le lendemain, il entre au cénacle. C’est là précisément que Jésus établit sa présence visible sur terre, jusqu’à la fin des siècles, en changeant le pain et le vin en son corps et en son sang. Toute messe reproduit ce changement, cette transsubstantiation, en vertu des paroles dites par Jésus au cénacle, la veille de son arrestation, suivie de son supplice.
L’après-midi de ce jeudi 23 mars, c’est l’étonnante, la déchirante cérémonie à Yad Vashem, où Israël a édifié le mémorial de la Shoah. On a vu les larmes couler sur le visage de Karol Wojtyla au moment ou Ehud Barak, Premier ministre israélien, a évoqué ses grands-parents morts dans un camp nazi. « Vous avez fait plus que quiconque pour panser les plaies qui existaient depuis des siècles d’amertume », dit Ehud Barak. « En tant qu’évêque de Rome et successeur de l’apôtre Pierre, j’assure le peuple juif que l’Église… est profondément attristée par la haine, les actes de persécution et les manifestations d’antisémitisme dirigés contre les juifs par des chrétiens, en tout temps et en tout lieu », dit le Pape.
Puis il y a les retrouvailles, en ce lieu du souvenir, avec son ami d’enfance juif, Jerzy Kluger, et celles avec d’Edith Tzirer, dont Karol Wojtyla, jeune prêtre, sauva la vie, en 1945. Épuisée, elle venait de sortir d’un camp de la mort nazi ; il lui donna à manger, puis il la porta sur son dos pendant une heure jusqu’à la gare. À Yad Vashem, Edith pleurait à chaudes larmes…
Le lendemain 24 mars, Jean-Paul II, entouré de 100 000 jeunes, au mont des Béatitudes près du lac de Tibériade, se met à l’écoute de la voix divine qui résonne à jamais à travers l’histoire : « Nous sommes assis sur cette colline comme les premiers disciples et nous écoutons Jésus. En silence nous écoutons sa voix douce et pressante. Douce comme l’est cette terre, pressante comme l’appel à choisir entre la vie et la mort. » Et le Pape conclut par une invocation au Christ : « En ce lieu que tu as si bien connu et tant aimé, écoute ces jeunes cœurs généreux. »
Le samedi 25 mars, le pèlerinage le mène à Nazareth, où la naissance fut annoncée à Marie et où il passa son enfance et demeura jusqu’à l’âge de trente ans, y exerçant le métier de charpentier. La messe est célébrée à la basilique de l’Annonciation à l’endroit même où, il y a deux mille ans, l’archange Gabriel, messager de Dieu, ouvrit l’ère messianique par les mots éclatants : « Réjouis-toi, Marie, comblée de grâce. »
Dimanche 26 mars, ultime étape du pèlerinage pontifical. Seul devant le mur des Lamentations, le Pape demande à Dieu pardon « pour le comportement de ceux qui, au cours de l’histoire, ont fait souffrir (les juifs). En te demandant pardon, nous nous engageons à vivre en frères authentiques avec le peuple de l’alliance. » Puis il glisse dans une fente du mur ces paroles de repentance et d’engagement signées de sa main. Récupéré, le document est désormais conservé photo39 (supprimer au milieu de) à Yad Vashem.
Le mur des Lamentations ? Les fondations du temple détruit par les Romains en 70 après Jésus-Christ. C’est en ce lieu que Jésus annonça des parties essentielles de (remplacer sa) la Bonne Nouvelle. C’est devant ces restes que les Juifs pleurent depuis vingt siècles leur temple perdu.
L’image de Jean-Paul II recueilli devant le mur des Lamentations bouleverse les Juifs (ajouter) et fait l’admiration du monde entier. Courbé par l’âge, le Pape s’éloigne en s’appuyant sur sa canne. Il se rend au Saint Sépulcre pour y célébrer la messe, avant de s’envoler pour Rome.
Mission accomplie !
Mission de paix, sous le signe du « Dieu de paix » incarné en Jésus. Le Pape a multiplié gestes et paroles de paix au long de son pèlerinage. Ainsi la visite aux Palestiniens dont il souligne le droit à une patrie, ou au camp de réfugiés de Deheisha où des Palestiniens chassés de leurs terres sont parqués depuis un demi-siècle.
Mission de demande de pardon, répétée plusieurs fois depuis dimanche, le 12 mars 2000, « Journée du pardon » pour les fautes commises au cours des siècles par les fils de l’Église. Des actes de « purification de la mémoire » avant d’entrer dans le IIIe millénaire après Jésus-Christ.
Mission de coexistence pacifique de peuples qui se déchirent dans la région du monde où Dieu s’est manifesté aux hommes, à Abraham et à Moïse. Et à Jésus, son Fils unique.
Mission de rapprochement des Églises divisées et des religions antagonistes ; le Pape a rendu visite au patriarcat grec orthodoxe, il a présidé une rencontre interreligieuse où cependant le grand mufti a refusé de se rendre, en raison de la présence du grand rabbin à Notre-Dame de Jérusalem.
Il a salué les dignitaires musulmans partout où il est passé.
L’impact de ce « pèlerinage des pèlerinages » de Jean-Paul II dans les médias a été extraordinaire, inattendu, tant par son aspect d’information que par sa pédagogie de formation. Une couverture exceptionnelle s’est faite, le plus souvent véritable catéchèse de la foi chrétienne.
De nombreux pèlerinages ont ponctué le pontificat de l’ultime Pape du deuxième millénaire, le 125e depuis Sylvestre II (999-1003). Le pèlerinage en Terre sainte en a été le couronnement, la consécration. Le mot, dense par sa signification et exceptionnel par son usage, que l’on a le plus souvent entendu à propos de ce 91e voyage de Jean-Paul II hors d’Italie, c’est le terme « historique ».
Oui, vraiment, un pèlerinage historique. Et prophétique. Déjà, il change le regard que portent les hommes de bonne volonté sur ceux qui confessent une foi différente, qui pratiquent une autre religion. Ce sera probablement l’empreinte la plus profonde que laissera Jean-Paul II, le Pape qui a modifié l’histoire en 1989. Et qui restera le prophète d’un XXIe siècle spirituel. Times, le grand hebdomadaire américain, voit ainsi les fruits de la visite en Terre sainte du Pape à laquelle il a consacré 11 pages. « Il ne serait pas surprenant d’entendre, dans quelques années, un Arafat, un Barak, un Clinton voire Assad avouer ce qui les a maintenus sur la voie de la négociation en ce printemps et cet été critiques de l’an 2000 : c’est le vieil homme courbé par l’âge qui est venu dans la région. Et qui a montré, par ses paroles et ses actes, ce que signifient une volonté ferme, une foi et un leadership authentiques » (3 avril 2000).
Le vieil homme a réalisé son rêve. Cependant il lui reste à mener à son terme l'année du Grand Jubilé. Et à faire entrer l'Église dans le IIIe millénaire, le 1er janvier 2001, comme le lui a prédit le cardinal Wyszynski, lors de son élection en 1978.

« LE PAPE COURAGE »   

La marque dominante de Karol Wojtyla, c'est la vertu du courage. À tout moment, en toutes situations. Quelles qu'en soient les circonstances et les conséquences. Sa loi, c'est la Parole de Dieu : « Que votre oui soit oui, et votre non, non ; tout le reste vient du démon » (Mt 5, 37).
Courage lors de l'annonce brutale de la mort de sa maman ; Karol avait neuf ans. Courage de l'adolescent brillant face à la vie : il rêvait d'être explorateur ; « Plus tard, disait-il, je ferai le tour du monde. » Courage d'arrêter, à vingt-deux ans, le théâtre qu'il aime et domine de son talent, pour choisir le sacerdoce qu'il doit préparer dans la clandestinité. Courage du jeune prêtre aux « chaussures usées et à la soutane râpée » de n'attacher de prix qu'à l'essentiel, caché dans le cœur. Courage de proposer, comme jeune évêque, une nouvelle éthique sexuelle, dans son livre Amour et responsabilité (1960), « sans tabou ni langue de bois ». Courage inlassable de l'archevêque de Cracovie face au pouvoir communiste. Et du nouveau Pape pendant son premier voyage en Pologne (1979) qui a déclenché, à Moscou, le compte à rebours menant à l'attentat de 1981. Courage tout au long de son pontificat, des demandes de pardon pour les trahisons passées et présentes de l'Évangile, et de l'annonce d'un Évangile non édulcoré, souvent en opposition avec une opinion publique captive de « l'esprit du monde ». Courage, enfin, face à une maladie débilitante pour l'énergie et l'élocution, d'un être auparavant éclatant de santé, de force physique et doué d'une diction d'acteur servie par une voix (supprimer aux résonances harmonieuses et remplacer :) qui résonne.
Ce « Pape courage » a marqué son temps. Il lui ouvre les portes de l'avenir. « N'ayez pas peur ! » est son mot d'ordre. Le sens commun découvre en cet homme exceptionnel un prophète. Où qu'il passe, les foules accourent. Nul n'a attiré les multitudes autant que lui, partout dans le monde, tout au long de l'histoire humaine. Il irradie un fluide immatériel qu'on ne saurait expliquer que par la sainteté. L'unique sainteté de Dieu dont il est un reflet vivant.

Trois fois de la terre à la lune

Un Pape inlassable ! Plus qu'aucun autre des 259 Papes qui l'ont précédé. En vingt-deux ans il a déployé une activité prodigieuse. Il n'a reculé devant aucun obstacle. Messager de l'Évangile, il a parcouru le monde, couvrant plus de trois fois la distance de la terre à la lune. Polyglotte, il s'est adressé aux foules en une dizaine de langues et les a saluées en une cinquantaine. Auteur, il a publié des écrits - encycliques, lettres apostoliques, exhortations, discours, enseignements… - dont l'ensemble couvre trois mètres sur les rayons d'une bibliothèque. Amoureux de la sainteté de Dieu reflétée par des hommes et des femmes, disciples exemplaires du Christ, il en a béatifié quelque huit cent et canonisé près de trois cent. Il a donné un millier d'audiences auxquelles ont assisté quatorze millions de personnes. Nautonier de la barque de Pierre, il a nommé 2 650 évêques et 159 cardinaux, dont une centaine sur les 115 (supprimer à 120) qui éliront son successeur. Chef de l'État du Vatican, il a porté de 104 à 168 le nombre de pays entretenant des relations diplomatiques avec le Vatican. Gestionnaire inventif, il a refaçonné les structures institutionnelles de l'Église : académies pontificales, instituts, fondations, Curie… ont été créés ou réorganisés, conformément aux exigences des bouleversements que l'ère de la communication a déclenchés dans le monde. Ardent promoteur de l'unité de l'Église, Jean-Paul II a donné, par-dessus tout, une dynamique irrésistible au mouvement de l'œcuménisme. Aussi peut-on prédire, sans risque de se tromper, que le troisième millénaire, et même, très probablement, le XXIe siècle rétablira ce que le deuxième millénaire a défait : l'unité des chrétiens, en réponse à l'ardente prière sacerdotale de Jésus (voir Jn 17, 20). Chemin douloureux pour beaucoup, certes, mais tellement fécond ! En témoigne déjà l'appel sans précédent lancé par Jean-Paul II aux chrétiens de toutes les confessions afin de redéfinir ensemble le rôle et la mission du Pape au cœur de l'Église. Appel réitéré le 25 mars 2000, en Égypte, en soulignant l'urgence de ce dessein capital.

LES DERNIERS MOMENTS DE JEAN-PAUL II        

Les Actes du Saint-Siège (Acta Apostolicae Sedis), le journal officiel de l'Eglise, viennent de publier le récit des derniers moments de Jean-Paul II : ses dernières batailles et celles des médecins contre une laryngo-trachéite aiguë qui menaçait graduellement sa respiration. Pour vaincre l'asphyxie, ils doivent se résoudre à pratiquer une trachéotomie. Une fois de plus, la dernière, il est transporté à l'hôpital Gemelli.
Le professeur Angelo Camaioni l'opère, le professeur Rodolfo Projetti, titulaire de la chaire d'anesthésie de l'Université catholique du Sacré-Cœur, l'assiste.
Le 6 mars, quatrième dimanche de Carême, il célèbre la messe dans une petite chapelle annexe à sa chambre de l'hôpital, mais prononce très difficilement la bénédiction finale. Sa voix est faible et peu distincte.
Le dimanche 13 mars, il rentre au Vatican vers 18 h 40 et se rend aussitôt à la chapelle pour l'office des lamentations en langue polonaise sous le signe de la Passion du Christ. Une équipe médicale se relaie dès lors autour de lui, tous les spécialistes que requiert son état : du cœur, des poumons, du larynx. La déglutition lui est très pénible, la voix est entravée.
Le dimanche 20 mars et le mercredi 23, il apparaît à la fenêtre de son appartement, se contentant de quel-ques gestes et de la bénédiction. Il n'est plus question qu'il célèbre la messe de Pâques. Mais il va mobiliser ses forces pour donner à la foule qui remplit la place, sous sa fenêtre, la bénédiction Urbi et Orbi (à la Ville et au Monde) le jour de Pâques. Il a entre les mains la formule de la bénédiction liturgique. Une autre voix lit au micro. Il est clair qu'il ne pourra prononcer que la bénédiction finale. Habitué à une grande maîtrise de ses efforts, il tente une ultime mobilisation, mais sa voix refuse définitivement. C'est le premier échec de sa volonté longtemps plus forte que tous les obstacles ; son devoir, son cœur et son corps protestent : d'un geste réflexe il frappe le pupitre, mais ce dernier sursaut ne suffit pas à ressusciter sa voix. C'est seulement du geste qu'il bénit la foule. Il a compris, après sa longue descente aux enfers depuis des années, que la déchéance ne lui permet plus de remplir sa fonction suprême qu'il avait prolongée au prix de suppléances de plus en plus fréquentes, jusque dans ses voyages assistés et médicalisés. Il ne lui reste plus que la prière désormais.
Vendredi 1er avril, à 6 heures du matin, conscient et serein, il célèbre la messe avec le cardinal Sodano, secrétaire d'Etat, mais il a des pertes de conscience. A 15 h 30, d'une voix très faible et avec une parole hachée, en langue polonaise il demande : " Laissez-moi partir à la Maison du Père. "
Il veut éviter à tout prix l'acharnement thérapeutique. C'est sa dernière volonté responsable. Le soir, son fidèle secrétaire, Mgr Dziwisz, célèbre la messe du lendemain, premier dimanche après Pâques, que le Saint Pape avait promu dimanche de la Miséricorde. La foule prie depuis la veille sous ses fenêtres.
Le 2 avril 2005 à 21 h 37, sa prière du matin est exaucée…

 Cette page est une Copie remanier de :   http://www.chretiens-magazine.net/

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