La Morénita
Notre-Dame de Guadalupe

« L’Amérique, qui a été au cours de son histoire et qui demeure un creuset de peuples, a reconnu dans le visage métissé de la Vierge de Tepeyac le grand exemple d’évangélisation parfaitement inculturée qu’est sainte Marie de Guadalupe. C’est pourquoi, non seulement dans le centre et au sud mais aussi au nord du continent, la Vierge de Guadalupe est vénérée comme la Reine de toute l’Amérique. » Jean-Paul II écrit ces mots dans l’exhortation apostolique Ecclesia in America - au n° 11 - document de synthèse du synode des évêques d’Amérique promulgué au sanctuaire de Guadalupe lors de son voyage au Mexique en janvier 1999.

Vingt ans plus tôt, le 27 janvier 1979, le pape nouvellement élu avait choisi ce haut lieu spirituel pour commencer son pèlerinage sur la terre, alors même que l’imam Khomeiny triomphait en Iran. La stature internationale de Karol Wojtyla se révéla sous le signe de la Vierge noire de Guadalupe, qui rappelle à bien des égards celle - si chère à son cœur de Czestochowa, symbole de la résistance slave contre l’impérialisme ottoman.


L'ancienne basilique, endommagée
par des tremblements de terre est aujourd'hui fermée au public.

« L’apparition de Marie à l’Indien Juan Diego sur la colline de Tepeyac, en 1531, eut des répercussions décisives pour l’évangélisation. Son influence dépasse largement les frontières du Mexique », souligne encore le Saint-Père dans son exhortation. Très vite en effet, l’invocation à Notre-Dame de Guadalupe s’étendit jusqu’en Europe.

Lors de la bataille de Lépante et de la victoire des troupes de Philippe II d’Espagne sur l’islamisme turc, le 7 octobre 1571, l’amiral commandant la flotte chrétienne avait dans sa cabine une reproduction de l’image de Guadalupe.


La nouvelle basilique construite selon les techniques antisismiques.
Elle est comblée tous les jours.

Modèle de l’inculturation

Situé à la périphérie de Mexico accessible en métro - Guadalupe est le sanctuaire marial le plus fréquenté au monde, avec 20 millions de visiteurs par an. La plupart des pèlerins viennent à pied des quatre coins du pays, 200 000 de Queretaro par exemple, ou 100 000 de Puebla, et restent deux ou trois jours sur place après une quinzaine de jours de marche. Ils passent au fond de la basilique, sur un tapis roulant, pour vénérer l’image de la Vierge « Morénita », encadrée et exposée en hauteur.

Imprimée de façon énigmatique sur la tunique d’un Indien au XVIe siècle, cette icône mystérieuse - comme peinte au Ciel - suscite une extraordinaire dévotion populaire que les papes ont souvent encouragée. Benoît XIV, en 1754, déclarait : « Dieu n’a rien fait de tel pour aucune autre nation », reconnaissant l’origine surnaturelle et authentique de cette peinture qui n’a pas été faite de main d’homme, une sorte de Saint Suaire marial.


La tilma de Juan Diego exposée dans la basilique

Le pape Léon XIII couronna solennellement Notre Dame de Guadalupe, à distance, le 12 octobre 1895, et Pie X l’a déclarée le 24 août 1910 « Céleste patronne de toute l’Amérique latine ».

Reine du Mexique, impératrice de l’Amérique, elle est désormais fêtée liturgiquement le 12 décembre sur tout le continent, comme Jean-Paul Il l’a annoncé en janvier dernier.

La « Morénita » de Tepeyac, femme métissée, est un modèle d’inculturation car elle suggère l’échange de dons caractéristique de l’art d’aimer selon le Christ. Elle s’est manifestée à l’indigène et non au dominateur de l’époque, signifiant que le futur de l’humanité dépend de sa capacité à dépasser les différences, à les considérer comme des complémentarités. Lorsque Hernan Cortés, un aventurier de 35 ans, débarque en 1519 sur les bords du golfe du Mexique, dans la rade de l’actuelle Veracruz, les Indiens le prennent pour un émissaire de l’ancien dieu des Toltèques, Quetzalcoatl, dont les Aztèques redoutent le retour. La légende qui circule parmi les Mayas, vaincus par les Aztèques, dit en effet que Quetzalcoatl reviendra pour faire cesser l’oppression et les terribles sacrifices humains.

Les Aztèques sacrifient en moyenne 20 000 captifs chaque année… Lors de l’inauguration du temple de leur capitale, Tenochtitlan, en 1487, le nombre des victimes s’élève même à 80 000, soit plus que le nombre de soldats américains tués au cours de la guerre du Vietnam…

Moctezuma II, empereur des Aztèques, hanté par des rêves annonciateurs d’apocalypse, remet à Cortés une rançon en or et en bijoux pour le roi Charles V, alors qu’il aurait pu facilement venir à bout des 600 Espagnols envoyés par le gouverneur de Cuba.

Des troubles entraînent la mort de Moctezuma, et le 13 août 1521 Cortés s’empare de Tenochtitlan - cité lacustre située à plus de 2 000 mètres d’altitude sur les ruines de laquelle il fonde Mexico. Ainsi débute la naissance d’un peuple métissé, mariage douloureux de la latinité et de l’indianité.


L'ex-voto d'un gaucho de la pampa de Mexico.

« Ne suis-je pas ta mère ? »

Dix ans seulement après la conquête du Mexique par les Espagnols, alors que beaucoup d’Indiens sont déjà convertis au christianisme à la suite de la princesse aztèque Panpantzin, un Indien pauvre - né en 1474 - bénéficie de plusieurs apparitions de la Vierge sur la colline de Tepeyac, à la périphérie de Mexico.

Il semble que Guadalupe, qui évoque le sanctuaire espagnol d’Estrémadure, soit une interprétation du nom que la Vierge s’est donné en nahuatl, la langue aztèque qu’elle a employée pour parler avec le voyant indigène. « Coatlaxopeuh » signifie « Celle qui écrase le serpent », et se prononce « Quatlasupe », son qui ressemble étrangement au mot espagnol Guadalupe.

Le samedi 9 décembre 1531, premier jour de l’octave de l’Immaculée Conception, alors qu’il marche vers l’église « afin d’être instruit des - choses divines », Juan Diego entend comme un chant d’oiseaux, « plus beau que celui du coyoltotol ». Une voix douce et courtoise l’appelle : « Juanito, Juan Dieguito. » Au sommet de la colline une Dame, une jeune femme d’environ 15 ans, se tient debout. Ses vêtements brillent comme le soleil. Elle demande à l’Indien d’aller voir l’évêque pour qu’il fasse bâtir une chapelle, en ce lieu où était vénérée jadis la mère de tous les dieux, Tonantzin.

Juan Diego rencontre l’évêque, un franciscain espagnol, Mgr Juan Zumarraga, puis il retourne voir la Dame le même jour et lui explique que le prélat ne le croit pas. « Je te supplie fortement, Madame, de confier l’accomplissement de ton message à quelqu’un d’important, de connu, qui inspire le respect et l’estime. » La Dame insiste. « c'est toi précisément que je sollicite, je t’implore ardemment, toi le moindre
de mes fils. »

Il va donc revoir l’évêque le jour suivant, et celui-ci demande un signe. La Dame accepte et donne rendez-vous à Juan Diego le lendemain. Mais le lundi matin l’Indien ne revient pas, trop préoccupé par l’état de santé de son oncle, Juan Bernardo, atteint par la peste.

Le mardi, très tôt, il part chercher un prêtre car son oncle est mourant, et il fait le tour de la colline afin de ne pas être vu par la Dame… Elle descend cependant vers lui et l’interroge : « Où vas-tu ? » Juan Diego explique qu’il va chercher un prêtre pour que son oncle reçoive les sacrements, la confession et l’onction des malades.

« N’aie pas peur de cette maladie, ni d’aucune autre maladie ou angoisse. Ne suis-je pas là, moi qui suis ta mère ? N’es-tu pas sous ma protection ? Ne suis-je pas ta santé ? Ne reposes-tu pas heureux en mon sein ? Que désires-tu de plus ? Ne sois pas malheureux ou troublé par quoi que ce soit. Ne sois pas affligé par la maladie de ton oncle, il n’en mourra pas. » Et la Dame invite l’Indien à monter sur la colline pour y cueillir des fleurs. « Cette variété de roses est un signe que tu porteras à l’évêque. » Juan Diego est stupéfait de découvrir de merveilleuses roses de Castille, hors saison, parfumées et recouvertes de gouttes de rosée qui ressemblent à des perles précieuses.

Il les coupe, les places dans sa tunique, son « tilma » ou agate. « Tu es mon ambassadeur », lui dit la Vierge.

Les serviteurs de l’évêque essaient de prendre ces roses, sans y parvenir : au toucher elles paraissent peintes et cousues sur la toile.

Juan Diego déplie son vêtement blanc devant Mgr Zumarraga, pour lui offrir les différentes variétés de roses de Castille, et apparaît soudain le dessin de la précieuse image non peinte d’une main d’homme. L’évêque tombe à genoux et pleure. Il accompagne ensuite Juan Diego chez son oncle qui se trouve guéri comme la Vierge l’avait promis. Le 20 décembre dernier Jean-Paul Il a reconnu la guérison miraculeuse d’un jeune mexicain de 20 ans survenue le 6 mai 1990 pendant la messe de béatification de Juan Diego, célébrée par Jean-Paul Il. La canonisation sera célébrée cette année à Mexico par le pape, la date n’est pas encore définitivement fixée.


Les expressions de la foi du peuple mexicain sont spontanées,
parfois débordantes, mais ils obtiennent beaucoup de Dieu.

« Garde-moi, comme la prunelle de ton œil »

Les astronomes, près de cinq siècles plus tard, sont surpris de découvrir sur le manteau de la Morénita la position exacte des étoiles dans le Ciel de décembre 1531, avec des projections troublantes telles que la couronne boréale sur son front, la constellation de la Vierge sur ses mains jointes, celle du Lion - symbole biblique du Christ - sur son ventre et sous ses pieds Orion qui soutient la voûte céleste…

Les Indiens ont parfaitement su interpréter ces signes, ainsi que d’autres comme le ruban sombre sur la poitrine de la Vierge - ruban porté par la femme enceinte, dans leur culture - ou le manteau marqué des symboles aztèques divins et royaux.

 


Une retouche peinte de cette photographie
pour faire ressortir le personnage visible dans la pupille.

L'oeil droit de la Morenita
photographiée sur la tilma.

 

Les photographes en 1929, puis en 1950 constatent le reflet d’un homme dans les yeux de la Vierge, comme si sa pupille avait gardé imprimée l’image de l’indien qu’elle regardait… Les chimistes - tels que le Pr Kuhn en 1936 - ne comprennent pas comment ce dessin sur le poncho de l’Indien a pu être réalisé car ils ne décèlent aucune pigmentation, ni minérale ni organique.

Les couleurs ne sont pas atténuées et l’analyse des fibres du tissu n’a révélé aucun colorant, d’aucune nature, ni végétal, ni animal. Et le tissu aurait dû tomber en poussière depuis bien longtemps.

Ophtalmologues et physiciens, en 1956, notent que les yeux de l’icône paraissent étrangement vivants, et observent une forme humaine apparente dans la cornée, un homme barbu, tête tournée de trois quarts.

En 1979, une nouvelle et fascinante analyse des yeux - réalisée par les professeurs Callahan, expert de la NASA, et Brant Smith, avec des appareils à haute définition et des images numérisées - conclut à l’existence d’un buste humain et à d’autres formes humaines reflétées dans l’image de la tilma, notamment une famille. Ils confirment les découvertes du Pr Kuhn en 1936 : il n’y a ni coup de pinceau, ni colorant, mis à part quelques rajouts humains tels que l’ange au visage banal dont la peinture s’écaille. Par un nouveau procédé scientifique, la digitalisation, un ingénieur confirme en 1979 que des personnages se reflètent dans l’iris de la Morénita, probablement ceux qui contemplaient l’image de la Vierge sur la tunique de Juan Diego lors de la présentation du « signe » à Mgr Zumarraga…


Les représentations de la Morenita et de Juan Diego sont omniprésentes
dans la culture religieuse populaire au Mexique

Ces signes cachés dans les yeux de la Vierge jusqu’à nos jours font directement écho aux paroles de l’Écriture dont l’actualité demeure vive : « Le lot de Yahvé, ce fut son peuple, il l’entoure, il l’élève, il le garde comme la prunelle de ses yeux » (Deutéronome 32,10)… « Garde-moi comme la prunelle de ton œil, à l’ombre de tes ailes, cache-moi » (Psaume 17,6). Méditant la force de ce message, et mesurant toute sa pertinence à l’échelle universelle, écoutons et faisons nôtre la question que Jean-Paul II posait au Mexique, lorsqu’il inaugurait son ministère de pape hors les murs il y a vingt ans : « Église d’Amérique latine, as-tu le courage de te regarder dans les yeux du Christ pour redéfinir ce que tu es ? » Et nous, aurons-nous ce courage ?

François Vayne





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