CHRETIENS
MAGAZINE
n° 123
15 septembre 1999
SOMMAIRE
BULLETIN
D'ABONNEMENT
Sainte Thérèse

La petite fille gâtée et capricieuse
devenant une carmélite docile et obéissante
On semblait être arrivé au bout de la connaissance de Thérèse avec l'édition critique intégrale de ses oeuvres, menée à bien par la grande équipe des éditions du Cerf depuis près d'un demi-siècle. La petite sainte ensevelie sous de fragiles pétales de roses avait progressivement révélé qu'elle était à l'épreuve de la critique. Elle manifestait aux plus exigeants une cohérence, une profondeur, un dynamisme qui coupent le souffle. On commence à la considérer comme le plus grand peut-être des Docteurs de l'Eglise, car elle révèle l'Evangile même dans la vie, en deçà de tant de superstructures dogmatiques, mystiques ou autres, qui mèlent la profondeur et l'artifice, aujourd'hui discutées, car notre époque décapante se pose des questions jusque sur la cartographie des demeures et châteaux de Thérèse d'Avila (la patronne de la petite sainte de Lisieux) et de Saint Jean de la Croix.
L'extraordinaire chez Thérèse, c'est que sa doctrine c'est l'Evangile seul, la foi seule, l'amour seul, non pas repensé par abstraction ou construction, mais intégralement vécu en pure coïncidence avec une expérience limpide dans le style même de l'Evangile. Son épure a la densité que le Christ appelait de ses voeux en demandant à son Père: "Qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance." Thérèse, c'est la vie divine répandue et communiquée, limpide et démocratisée, en deçà de tous les intellectualismes qui pourtant s'y retrouvent quand ils tentent d'analyser sa simplicité dont l'architecture vitale s'impose. 
Pie XI avait pressenti l'immensité de la petite sainte. Il l'avait canonisée du vivant de ses soeurs et avait proclamé cette gamine morte dans son étroite clôture, sans en être jamais sortie, patronne des missions à l'égal de Saint François Xavier. Sa prière rejoignait ce voyageur à partir du coeur même de Dieu et de l'elan sauveur du Christ.
Au niveau des recherches, le Père Combes, spirituel et chercheur averti, lui avait appliqué une mêthode d'analyse qui découvrait, à l'intérieur du style simple, la cohérence mystique, théologique, réformatrice, inouïe. Il avait dégagé la profondeur et la nouveauté d'une doctrine non moins authentique que celle, aujourd'hui relativisée, voire discutée, de sa patronne: Thérèse d'Avila. Il avait discerné dans ses écrits de jeune mourante, si calme devant l'échéance assortie de terribles épreuves de foi, un sommet spirituel, mystique mais aussi doctrinal, inhérent à son dépouillement, à sa simplicité, à sa naïveté même.
Thérèse constitue dans l'histoire de l'Eglise et de la mystique une étape prophétique à dimension théologique. Et depuis lors, nous découvrons à quel point elle est l'inspiration et la source la plus profonde des renouveaux qui ont suivi au XXe siècle, et du Concile même.
Au témoignage de sa fille, transmis par le Père Pichard, O P, Henri Bergson (mort en 1941) l'avait bien perçue comme une mystique de première grandeur. Elle l'avait personnellement frappé plus encore que les grands, déjà reconnus par l'Université, mais son livre: Les Deux Sources était trop audacieux. En marge de la philosophie universitaire, il prouvait Dieu par le témoignage des saints. En marge de la théologie, il ne respectait pas la sacro-sainte distinction du naturel et du surnaturel. L'Eglise venait de mettre toute son oeuvre à l'index. Il se devait d'être prudent à l'heure où la petite sainte était encore considérée comme un mythe populaire et une variante du style Saint-Sulpice. Il restait un long travail à faire pour la sonder, la découvrir et la dédouaner. Sa limpidité déconcertait les doctes. Elle paraissait méprisable.
Au plan historique, François de Sainte-Marie, qui fit la première étape, avait réalisé l'édition princeps des trois manuscrits de Thérèse à l'état pur.
A sa mort, à l'initiative du Pére Bro, Monsieur Longchamp et Soeur Cécile avaient réalisé l'édition originale des trois manuscrits puis l'édition intégrale des documents les plus variés, que la vitalité de Thérèse avait produits en l'enclos étroit de son carmel: poèmes, jeux dramatiques pour la récréation de la communauté, correspondance, et l'édition critique de ses dernières paroles, notées sur son lit de mort. L'entourage perspicace avait perçu intuitivement, par connaturalité de vie, que ces paroles à bout de souffle étaient Lumière.
L'oeuvre fondamentale reste les trois manuscrits que le Père François de Sainte-Marie appelait A, B, C. Thérèse y raconte sa vie spirituelle en actes par Dieu qui est Acte pur. L'acte de Dieu, c'est l'amour. Il devient dans l'homme la loi intérieure qui accomplit et dépasse toute la loi extérieure selon le Nouveau Testament.
On avait réalisé une concordance de tous les mots sortis de la plume de Thérèse (sur le modèle des concordances bibliques). Cela facilite l'étude d'une doctrine où le sens et la fréquence même de chaque mot ont leur importance. Une seule mésaventure ampute cet important travail. Comme l'éditeur de l'heure jugeait le livre trop gros, on supprima des mots. On garda "petit" mais on supprima "grand", comme si ce mot était moins représentatif de la petite sainte.
Quoi qu'il en soit, tout était fait de manière exhaustive et critique. Il pouvait sembler qu'il ne restait plus rien à faire.

Un parachute venu de Belgique
Eh bien non! voici que les Žditions peu connues d'un carmel belge et même flamand, Moezzke, publient ces oeuvres, avec préface du Cardinal Danneels. Il apporte un renouvellement aussi multiple qu'inattendu. Un renouvellement multiple mais qui vient le plus, comme toujours, du fonds spirituel. L'auteur, le Père Conrad de Meester, maître discret et laborieux autant que limpide, a repris l'analyse de Thérèse de l'intérieur: du fait qu'il vit de sa doctrine et en fait vivre les couvents contemplatifs dont il prêche les retraites. Et c'est dans ce climat qu'il a poussé jusqu'au bout la pénétration de la toujours jeune sainte, telle qu'à vingt-quatre ans l'éternité la change. Les JMJ s'y sont reconnues.
La nouvelle édition de L'Histoire d'une âme est accompagnée de notes nourrissantes qui apportent pas à pas des précisions neuves, y compris sur le terrain historique. Leur apport, c'est une nouvelle pénétration spirituelle.
De plus, cette étude, contemplative pour le fond, et soucieuse d'atteindre l'expérience même de Thérèse, en deçà de sa prise de conscience doctrinale, apporte un progrès dans l'édition même de l'autobiographie. Ce progrès va jusqu'à de nouvelles précisions que de Meester détaille en 15 points (p. 49-51) par une typographie qui reflète les nuances des manuscrits. La nouvelle édition est fidèle à la ponctuation, elle a élaboré des options optimales sur les majuscules, les alinéas, les soulignements et doubles soulignements de Thérèse, les mots en écriture penchée, etc. Seules les fautes d'orthographe ont été corrigées selon le désir exprimé par Thérèse elle-même.
En deçà des minutieuses précisions de cette typographie diagramme, Conrad de Meester a révisé le titre factice adopté par le Père François de Sainte-Marie, respecté par ses continuateurs avertis: Manuscrits autobiographiques. C'était alors utile pour donner un label scientifique à l'édition et à Thérèse elle-même, en époussetant les pétales...
Mais jamais elle n'a employé ce mot savant et relevé. Elle n'a voulu exprimer spontanément qu'une action de grâces assortie des conseils souhaités par le destinataire. Le titre reluisant choisi pour dédouaner le piétisme vieux jeu et le style Saint-Sulpice est moins fidèle que le titre primitif adopté par les soeurs de Thérèse (si vilipendées aujourd'hui): Histoire d'une âme. C'est en ces termes que Thérèse désigne l'oeuvre improvisée dans les circonstances dramatiques que précise, de manière nouvelle, le Père Conrad de Meester.
Autre surprise: l'option rapide du Père François de Sainte-Marie pour l'ordonnance des trois manuscrits A, B, puis C, avait faussé l'ordre et la désignation même des trois manuscrits provoqués et recueillis par les soeurs de Thérèse. Il en rétablit l'ordre chronologique comme le sens:
1. Le premier manuscrit, A, lui fut demandé par Soeur Agnès (sa soeur Pauline, alors prieure), sa confidente et le modèle de son enfance en 1895.
2. Le manuscrit C lui fut demandé le 2 juin 1897 par Mère Marie de Gonzague, supérieure, pour préparer la circulaire nécrologique, à l'approche de sa mort. C'est à ce moment que Pauline vient d'apprendre, avec grande amertume, les deux hémoptysies d'avril 1896 que Thérèse lui a si longtemps cachées. Ce premier secret de sa transparence avait retardé les chances de la soigner. C'est la suite récapitulative de l'Histoire de son âme. "J'achève (...) de chanter les miséricordes du seigneur" commence-t-elle (p. 249).
Elle le fait de manière plus récapitulative, avec plus de recul.
3. Quant au manuscrit B, demandé à Thérèse par sa soeur Marie, l'aînée de la famille (Mère Marie du Sacré-Coeur), il est écrit à partir de septembre 1896, il n'a rien à voir avec une autobiographie ou des sources chronologiques. C'est le fond même de sa doctrine spirituelle que Thérèse dégage, à la demande de sa soeur qui le pressent, mais à du mal à le comprendre dans sa vie quotidienne déconcertée par l'épreuve.
Le Père de Meester a changé les sigles des 3 manuscrits: non plus A, B, C (qui avait à vrai dire l'avantage de refléter l'ordre chronologique) mais A, G, M, qui sont les initiales des trois correspondantes. Ainsi la lettre A n'a point changé puisque la première destinataire s'appelle Agnès.
Mais pourquoi le Père de Meester a-t-il renoncé à l'ordre chronologique de l'édition princeps? Tout simplement parce que le manuscrit demandé par Mère Marie de Gonzague se présente comme la suite et le complément du premier manuscrit, tandis que le manuscrit remis à Marie constitue une véritable conclusion. Il était donc raisonnable de ne pas dissocier L'Histoire d'une âme de sa suite, et de donner au bref manuscrit de septembre 1896 son caractère conclusif. Le manuscrit rédigé à la demande de Marie, embarrassée de suivre la doctrine de sa petite soeur, est bien la conclusion de l'oeuvre. Thérèse y a pris un recul transcendant que couronne, comme un épilogue, son offrande en victime d'holocauste à l'Amour miséricordieux. Thérèse y reconvertit le généreux courant mystique du XIXe si�cle: l'offrande comme victime d'holocauste à la justice de Dieu pour réparer les affronts des pécheurs. Thérèse ne voulait pas donner moins. Sa générosité sans bornes était attirée par ce courant, mais elle y entre en le renouvelant profondément par un double dépassement du dolorisme et d'une représentation inconsciemment cruelle de la Justice de Dieu.
Bref, tout en poussant la rigueur scientifique des deux éditions précédentes (François de Sainte-Marie puis Longchamp-Soeur Cécile), le Père de Meester la décante et l'approfondit par ses notes, grâce à un nouveau regard, plus intérieur, qui procure un nouvel accès purement spirituel.
En même temps, tout en manifestant objectivement la limite des premières éditions prises comme tête de Turc jusqu'ici, le Père de Meester souligne leur mérite fondateur. Les soeurs de Thérèse avaient non seulement suscité ses écrits, mais avaient entrepris l'édition du vivant même de Thérèse, et à son contact. Elles déclenchèrent la découverte de la petite sainte et l'ouragan de gloire qui permit tout le reste. La rigueur après la ferveur. On a débiné le travail de ces femmes intelligentes et perspicaces, mais si les soeurs de Thérèse ont adapté ses écrits, c'était en partie par prudence, en un temps où la censure de l'Eglise était sévère et souvent inattendue. Elles ont veillé au grain, mais elles ont bien reçu l'essentiel des intentions de Thérèse. François de Sainte-Marie a compté 7 000 retouches apportées au manuscrit de Thérèse. Cela paraissait monstrueux, comme un ensevelissement de Thérèse sous le masque de Pauline. Mais ce chiffre n'a guère de sens, car la première publication n'était aucunement une édition de manuscrits, mais une biographie de Thérèse, composée par sa soeur sur la base des trois manuscrits avec addition de souvenirs empruntés à d'autres écrits. L'édition du Père François de Sainte-Marie, qui repartait avec raison des manuscrits originaux, n'était donc pas, comme il semblait, l'épuration d'un texte corrigé, mais l'édition princeps des sources: l'écrit original de Thérèse, inédit jusque-là.
Comme expert, chroniqueur et premier historien du Concile (parallèlement au Père Wenger), j'ai mesuré, en écrivant pour le centenaire de sa naissance Thérèse de Lisieux, mythes ou réalité? (Beauchesne, 1973), la profonde influence qu'elle a exercée sur Vatican II: non point littéraire, mais elle fut le grand souffle spirituel, ressaisi par les meilleurs théologiens, qui a déterminé les grands axes de Vatican II. J'avais analysé historiquement, au début du Concile, les grands courants théologiques légitimes qui appelaient le renouvellement du juridisme et du formalisme préconciliaires, notamment les renouveaux biblique, liturgique, missionnaire qui invitaient à ressourcer et à repenser une carapace et une sclérose chroniques. Thérèse a influencé ces trois mouvements confluents.
Elle avait soif du renouveau biblique, elle regrettait de ne point disposer de la Bible tout entière qu'on n'éditait alors qu'en latin pour les doctes en la confisquant à l'usage du dauphin. Elle aurait voulu apprendre l'hébreu et n'en a pas eu les moyens, mais sa profondeur spirituelle a su, à travers des morceaux choisis (qui d'ailleurs n'étaient pas si mal choisis), découvrir les grands axes et les grands courants qui ont restructuré de l'intérieur le Concile.
Elle pénétrait de même la liturgie au travers du latin et d'écrans protecteurs multipliés. Elle aurait aimé plus de participation. Mais du fond de son carmel, son élan missionnaire avait pu passer à l'acte, au-delà même de sa prière intense, par sa correspondance exemplaire avec deux missionnaires, ce qui justifia formellement le choix de Pie XI lorsqu'il la fit patronne des missions, en 1927 (elle n'aurait eu alors que cinquante-quatre ans).
Dès 1923 Pie XI voyait en elle l'étoile de son pontificat. Il avait ainsi favorisé sa percée à la lumière de ce qu'avaient perçu les experts et commissaires du procès de canonisation.
Plus profondément, elle a réconcilié la spiritualité et la théologie dissociées, à partir de la spiritualité même à laquelle elle a rendu une dimension profondément théologique. Et surtout, elle a tout recentré sur l'essentiel, c'est-à-dire l'amour, l'Amour divin, l'Agapé comme l'appelle le Nouveau Testament, c'est-à-dire l'amour-don, incandescence, bienveillance, générosité, miséricorde, perpétuel renflouement du mal par son entraînante et pénétrante dilection. Thérèse l'a perçu (selon l'Evangile même) non comme théorie, mais comme vécu, et elle l'a communiqué: "Ma vocation c'est l'amour,
Dans le coeur de l'Eglise je serai l'amour" (Ms 3 verso). Cette inspiration commande tous ses renouvellements et ceux mêmes du Concile, dans la mesure où il a réussi à la mettre en oeuvre. C'est selon cette inspiration que Thérèse a réagi, de l'intérieur, contre les scléroses de son temps. Elle a protesté contre les gonflements artificiels de la Vierge Marie par la mariologie des Gloires, elle a balayé courageusement de faux privilèges comme la vision béatifique permanente dès ici-bas, ou une science universelle, ou l'exemption de toute souffrance. Elle a redécouvert, dans l'Evangile même, que Marie était aimée de Dieu pour sa petitesse, comme servante et pauvre, selon la définition qu'elle donne d'elle-même avec insistance. Elle a redécouvert l'Eglise corps mystique, au-delà du juridisme, sans diminuer pour autant l'importance spécifique de la hiérarchie et de l'autorité, dont elle percevait même les duretés abusives comme une source d'enrichissement: Mère Marie de Gonzague était inspirée (lui confie-t-elle) d'avoir été si dure avec elle, et elle souligne deux fois le mot "dur".
Elle a relancé l'Esprit-Saint en un temps où il était particulièrement marginalisé. Elle en parle dix fois dans L'Histoire d'une âme, sept fois dans sa correspondance, sept fois dans ses Derniers Entretiens. Ce n'est pas quantitativement remarquable, mais les textes sont justes et renouvelés. Elle s'exprime d'une manière qui donne un sens à tout le reste. Il est l'Esprit d'amour.
Elle a renouvelé le sens eschatologique. On se représentait l'Au-delà en contraste avec le présent. Elle dit au contraire: "Le ciel est dans mon âme" (A 35 verso), car "mon ciel n'est autre que l'amour". Le ciel n'est pas statique mais dynamique. Il n'est pas repos passif mais action surefficace. Elle ira partout où on aura besoin d'elle. Elle veut passer son "ciel à faire du bien sur la terre". A Vatican II, la rédaction du chapitre VIII de la constitution Lumen gentium, décidée tardivement, fut aussi un effort de dépouillement analogue à celui de Thérèse, dans son sillage.
Bref, le Concile, à la suite de Pie XI, a bénéficié du souffle de Thérèse sans aller toujours jusqu'au bout de son dynamisme exceptionnel. C'est dans ce sens qu'il y a encore aujourd'hui beaucoup à faire pour repartir de son inspiration: celle-là même de l'Evangile, repensée en profondeur pour notre temps, depuis son étroite clôture et dans sa nuit spirituelle, car elle finit dans la souffrance, assaillie par les doutes et tentations des pécheurs, solidaire de leur enfer par l'admirable échange qu'avait réalisé, à la suite du Christ, son offrande en holocauste à l'Amour miséricordieux.
René Laurentin
 


Rencontre surréaliste
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Premières ordinations
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